Dieu-Nalio Chery
Dieu-Nalio Chery | Photo : Valerie Baeriswyl | Infographie : Balistrad

Dieu-Nalio Chery, chasseur d’images : entretien avec ce photojournaliste qui immortalise des clichés

Temps de lecture : 7 minutes

Mis à jour le 26 avril 2021 à 16 h 08 min

Au bout de son objectif se trouvent les démunis. On y trouve aussi le soulagement, un rire, souvent la détresse et l’indignation. L’art du photojournaliste Dieu-Nalio Chery débute bien avant d’appuyer sur le déclencheur. Imperturbable même dans les pires moments, il immortalise des clichés là où les autorités n’ont pas accès. Jonglant entre ses photoreportages, il a décidé de se confier à Balistrad.

Dieu-Nalio Chery

Dieu-Nalio Chery, lors d’une manifestation à Port-au-Prince. Photo : Jeanty Junior Augustin

Son histoire d’amour avec la photographie a commencé dans le studio de son oncle au début des années 2000. Il a ensuite été photographe freelancer durant six ans. Le séisme du 12 janvier 2010 lui a ouvert la voie pour devenir désormais le photojournaliste (photo-reporter) attitré de l’Associated Press en Haïti. La carrière du photojournaliste Dieu-Nalio Chery franchira un palier en 2020. D’abord troisième gagnant du Prix international Pictures of the Year International (février 2020) suivi de la Médaille d’Or Robert Capa (Avril 2020), puis finaliste du Prix Pulitzer dans la catégorie « Breaking News photography» (2020).

Rodney Zulmé: Quel est le meilleur moyen de décrire votre style de travail?

Dieu-Nalio Chery : Le travail que je fais est un moyen d’expression qui remplit tout comme les autres types de médias, les « cinq (5) questions journalistiques ». L’image que je fournis, n’est pas anodine, elle accompagne un texte et invite le lecteur à se poser les cinq questions et à les répondre. Personnellement, mes images dégagent beaucoup d’émotions.

Quand on les regarde, on se rend compte qu’elles comportent une certaine vibration. C’est la raison pour laquelle je prends soin de choisir les sujets à capturer afin de toujours impacter l’audience.

Une vendeuse de rue se cache lors d'affrontements entre des manifestants et des agents de la police nationale alors que les manifestants exigeaient la démission du président Jovenel Moïse | le 9 février 2019 | Photo : Dieu Nalio Chery / AP

Une vendeuse de rue se cache lors des affrontements entre des manifestants et des agents de la police nationale alors que les manifestants exigeaient la démission du président Jovenel Moïse | le 9 février 2019 | Photo : Dieu Nalio Chery / AP

RZ : Au lendemain du séisme du 12 janvier 2010, vous vous êtes porté volontaire auprès de l’AP. C’est à partir de là qu’ont pris naissance des collaborations avec des grands noms de la photographie en l’Amérique Latine dont Walter Astrada, Ramon Espinoza, Enric Marti et Rebecca Blackwell. Des collaborations qui vous ont amené à parfaire votre formation en Argentine, au Mexique et aux États-Unis. Quel photographe vous a inspiré le plus, et pourquoi ?

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Dieu-Nalio Chery : Je dirai Ramon Espinoza. Il m’inspire beaucoup. Je le suivais bien avant mon intégration à l’AP. J’apprécie la méthode qu’il emploie pour couvrir les évènements et la manière dont il traite ses photos qui sont d’une netteté irréprochable. Il est mon mentor et mon boss. Jusqu’à présent c’est avec lui que j’ai passé le plus de temps. Je tire aussi mon inspiration de Robert Capa, photographe de guerre, particulièrement pour l’application qu’il met dans la capture d’images difficiles.

Un manifestant est assis sur le cercueil contenant le corps d’un manifestant qui a été tué lors de précédentes manifestations à Port-au-Prince, Haïti, le 4 mars 2019 Photo : Dieu Nalio Chery / AP

RZ: Pour votre travail, quel type d’appareil et quelles lentilles utilisez-vous?

Dieu-Nalio Chery : Je n’utilise pas de caméra particulière. L’essentiel pour moi c’est de toujours avoir une caméra capable de capturer rapidement. Celles que j’utilise capturent seize (16) photos à la seconde.

Dépendamment de l’activité que je couvre, j’emporte avec moi la lentille qui convient. Toutefois je préfère les lentilles 35mm fixe. Je n’aime pas être à distance de mes sujets, j’aime être en contact avec eux. Par exemple, pour mes travaux de photographie sociale, j’utilise le Wide-angle lens (Objectif grand angle), je converse avec mon sujet et ensuite je capture.

Habituellement j’emporte trois lentilles, deux montées sur caméras et une en réserve.

RZ : Quelle photo avez-vous prise dont vous êtes le plus fier ?

Dieu-Nalio Chery : Dans ma carrière de photojournaliste, je dirai que c’est la photo prise lors de l’incident du 23 septembre 2019 au Parlement, lorsque le sénateur Ralph Féthière fit feu pour se défendre.

Quoique j’ai été blessé au menton, j’ai pu capturer le sénateur et les projectiles qui sortaient de son arme à feu. Dans l’intervalle de deux à trois secondes, j’ai pu capturer environ quarante (40) photos. C’est la photo qui a propulsé ma carrière. Elle témoigne la bravoure et la passion que j’ai pour exercer ce métier.

Le sénateur de l'opposition Ralph Fethiere tire son arme à l'extérieur du Parlement alors qu'il arrive pour une cérémonie de ratification de la nomination de Fritz William Michel au poste de Premier ministre à Port-au-Prince, Haïti, le 23 septembre 2019. Des membres de l'opposition ont affronté des sénateurs du parti au pouvoir, et Fethiere s'est retiré un pistolet lorsque les manifestants se sont précipités sur lui et des membres de son entourage. (AP Photo / Dieu Nalio Chery)

Le sénateur de l’opposition Ralph Féthière tire son arme à l’extérieur du Parlement alors qu’il arrive pour une cérémonie de ratification de la nomination de Fritz William Michel au poste de Premier ministre à Port-au-Prince, Haïti, le 23 septembre 2019. Des membres de l’opposition ont affronté des sénateurs du parti au pouvoir, et Féthière s’est retiré un pistolet lorsque les manifestants se sont précipités sur lui et des membres de son entourage. | Photo : Dieu Nalio Chery / AP

RZ : Vous exercez un métier risqué, votre parcours l’illustre bien. En août 2015, vous aviez échappé de justesse à une exécution sommaire à Cité Soleil. En septembre 2019, vous êtes touché par des fragments de cartouche au menton au Parlement. En février 2021, vous êtes blessé au pied par une grande lacrymogène lors d’une manifestation. Qu’est-ce qui vous garde positif et motivé pour exercer ce métier si risqué?

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Dieu-Nalio Chery : À mon avis, c’est la passion et l’amour que j’ai pour ce métier qui m’ont maintenu. Oui, j’ai eu à surmonter des obstacles depuis 2004, j’ai reçu maintes conseils pour abandonner mais j’ai poursuivi – encore plus quand j’ai commencé à travailler pour l’international (2010). Nous, les photoreporters, sommes la voix des sans-voix, nous rapportons des images prises dans les localités que ni les autorités ni l’international n’ont accès.

Afin d’attirer l’attention sur ces faits nous prenons ces photos parfois avec le cœur lourd. Je ne reçois pas d’argent pour cela, et ce n’est pas l’agence qui m’indique où je dois me rendre. La photographie me permet d’exprimer ce que mon cœur ressent. Si un jeune s’imagine pouvoir s’enrichir grâce au photojournalisme, il se goure car ce métier est animé par la passion. C’est la branche de la communication la plus difficile. Tu dois toujours garder le viseur, même s’il y a des coups de feu. Aussi, personne n’aime les photoreporters [rires]. Nous sommes souvent la cible de gens qui nous traitent de « Sanwont » mais ils ignorent que c’est l’amour et la passion pour ce métier qui nous animent.

Une femme, les deux bras tendus en l’air, probablement poussant un cri de désespoir, dans les rues de Port-au-Prince, le 9 juin 2019. | Photo : Dieu Nalio Chery / AP

RZ : Vos photos dégagent une certaine émotion, à quel moment vous vous dites que vous devez appuyer sur l’objectif et parvenir à un tel résultat? À ce moment est-ce l’instinct qui entre en jeu ou le professionnalisme ?

Dieu-Nalio Chery : Je n’ai pas de moment. Ma caméra est comme une arme toujours prête à shooter. J’ai des caméras qui n’ont jamais été éteintes depuis leur achat. Il suffit d’un instant pour capturer ou perdre une prise. La photo est déjà prise dans mon esprit, y compris le cadrage. La caméra n’est que l’outil qui la mettra sur papier. Une photo qui dégage de l’émotion ne dure pas. Il suffit d’un battement d‘œil pour qu’on la perde. D’où la nécessité d’être rapide sur le déclencheur et d’avoir le matériel approprié.

Un membre proche de la famille de Rigueur Pierre Richard, qui a été tué dans une fusillade en voiture à deux pas du palais national, est accablé de chagrin lors d’une manifestation contre les pénuries de carburant et exigeant la démission du président Jovenel Moise à Port-au-Prince, Haïti, 20 septembre 2019 | Photo : Dieu Nalio Chery / AP

RZ : Dans l’histoire de la photographie, il y a des photos qui sont liées à un fait historique. Il suffit de la montrer et tout le monde saura de quel événement il s’agit, elles font partie de la catégorie « une photo une histoire » laquelle vous auriez aimé être l’auteur ?

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Dieu-Nalio Chery : J’aurais aimé être l’auteur de la photo de Derik Chauvin étouffant George Floyd avec son genou. Cela m’aurait procuré une certaine fierté d’être l’auteur de cette prise qui a eu tant d’impact sur le monde. Cela aurait contribué à la lutte contre le racisme.

Des prisonniers regardant la télévision dans leur cellule bondée à l’intérieur du pénitencier national de Port-au-Prince, en Haïti, le 13 février 2017. Les condamnés et le nombre beaucoup plus grand de suspects encore en attente de jugement ont rassemblé le peu d’argent qu’ils peuvent rassembler pour acheter de petits téléviseurs et radios pour leurs cellules partagées. | Photo : Dieu-Nalio Chery

RZ : La photographie documentaire semble vous tenir à cœur, avez-vous l’intention de faire une exposition?

Dieu-Nalio Chery : Quand viendra le crépuscule de ma carrière en tant que photojournaliste, et que je n’aurais plus à courir [pour m’abriter] lors des manifestations, je ferai une exposition. La conjoncture actuelle ne me le permet pas car normalement mon exposition comprendra des images pouvant soulever des vagues. La preuve en est que l’exposition que j’ai eu à faire dernièrement a suscité des remous. Néanmoins, je pense que la prochaine sera grandiose, un événement tout public, pas en catimini comme la précédente.

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À propos Rodney Zulmé

Je suis Rodney Zulmé, rédacteur à Balistrad, étudiant finissant en Économie & Finances à l'IHECE. Passionné de scénarios et de thrillers. Chaque jour est une vie, à travers l'écriture, travaillons à la beauté des choses.
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