[Gauche] Un manifestant, à Bogotá, demandant une action du gouvernement pour lutter contre la pauvreté, la violence policière et les inégalités dans les systèmes de santé et d'éducation. (Luisa Gonzalez / Reuters) | [Droite] Des manifestants, à Port-au-Prince, ont brandi des photos de Joseph Mécène Jean-Louis, le président choisi par l'opposition pour remplacer Jovenel Moïse. (Reuters)

Instabilité sociale récurrente : La Colombie en parallèle avec Haïti

Temps de lecture : 6 minutes

Mis à jour le 11 mai 2021 à 19 h 16 min

Sollicitant un partage d’expérience dans le domaine sécuritaire, l’ex-Premier ministre haïtien Joseph Jouthe annonça le 23 février 2021 qu’un contingent de la police colombienne fut invité au pays à renforcer la capacité de l’unité anti-enlèvement de la Police nationale haïtienne (PNH) faisant face à une propagation de kidnappings à travers le territoire. (1)

Quels conseils a fourni ce contingent ?  De cette date, rien n’a encore filtré de l’apport de ce partage de connaissances. Cela peut être dû au secret d’État pour garantir la sécurité nationale. Toutefois, le taux de kidnappings s’est accru, l’insécurité sociale est multiforme, la peur est constante. Nos journalistes investigateurs devraient creuser le sujet. Il est cependant intéressant d’analyser l’expérience colombienne de l’insécurité sociale.

Dans les manchettes des journaux internationaux des années 80, la Colombie était indissociable des « narcos » ou cartels de drogue, des kidnappings à répétition, de la guérilla urbaine et d’une instabilité sociale chronique. De nos jours, ce pays sud-américain s’associe de préférence à un plus grand équilibre politico-social, à la sécurité préventive et à la mitigation des risques sécuritaires en milieu urbain malgré de continuels soubresauts politiques.

Un changement de paradigme : « La Colombie, le risque est de vouloir y rester »

Telle était une campagne de promotion touristique à l’amorce des années 2000 qui peignait la Colombie dans des images idylliques et séduisantes : plages tropicales, montagnes enneigées, campagne verdoyante, habitants chaleureux.

Cela impliquait adroitement que potentiellement les touristes ne retourneront pas chez eux, non à cause des risques de kidnappings ou d’assassinats, mais plutôt parce qu’ils ou elles tomberont amoureux.ses de ce pays et de son peuple.

Cette astucieuse campagne promotionnelle tenta de démarquer le pays de sa longue histoire de violence, de conflits armés et d’instabilité politique de la fin des années 80 et du début de la décennie 90, laissant dans son sillage près de 200,000 victimes. (2)

Cependant, la Colombie continue présentement à faire face à de sempiternels défis de gouvernance. Des ex-guérilleros à la tête de 2,500 hommes sans commandement unifié se retrouvent en lutte contre le pouvoir, se finançant essentiellement par le trafic de drogue et les mines clandestines. (3) Parallèlement, plusieurs pans de la société colombienne contestent vigoureusement un projet gouvernemental de réforme fiscale entrainant dans son cortège des morts et des blessés.(4)

Néanmoins, la Colombie grâce à trois principaux marqueurs de stabilité politique a choisi de tracer une nouvelle voie pour sortir du marasme de la violence politico-sociale. Haïti pourrait en prendre note tout en tenant compte de ses propres paramètres socio-culturels.

Premier marqueur : une constitution garante d’une bonne gouvernance

Parallèlement à la propagation du trafic de la drogue, la Colombie a également vécu une lutte de longue haleine entre l’État et les mouvements de guérilla de gauche en cours depuis les années 1960. Diverses tentatives de réconciliation ont été faites, comme un cessez-le-feu négocié par le président Belisario Betancur avec les Forces armées révolutionnaires de la Colombie (FARC) en 1984, mais fut de courte durée.

Il s’ensuit une continuation de conflits armés, de crimes, de revanches, d’exactions aussi bien des guérilleros, forces armées gouvernementales, paramilitaires et trafiquants de drogue.  C’est imbu d’un tel vécu que la Colombie retient une expertise pour avoir su combattre ces phénomènes d’insécurité sociale pendant un demi-siècle.

Les conflits se poursuivirent jusqu’à l’adoption d’une nouvelle constitution et d’un processus de réformes politiques et économiques dans les années 90 sous la houlette du président César Gaviria. C’est le premier marqueur historique à retenir pour notre pays.

Cette nouvelle constitution de la Colombie élargit les droits civiques et politiques, décentralisa le gouvernement, renforça le système judiciaire, et officiellement reconnu la pluralité culturelle (multiculturalisme) du pays.

De notre côté, nombre d’analystes politiques s’accordent qu’une réforme constitutionnelle ou une nouvelle constitution doit prendre naissance. Cependant, des politistes soulignent que la Constitution de 1987 n’a jamais été respectée selon ses prescrits. Il est convenu que tout choix constitutionnel sous-entend clairement qu’un référendum libre de tout soupçon partisan doit être proposé au peuple comme à l’avènement de la Constitution de 1987.

Il est évident d’après moi qu’un référendum décrié, accusé d’illégitimité, tout comme les élections, ne peuvent se tenir dans des conditions scabreuses d’insécurité généralisée. Dans l’âpre lutte entre l’opposition plurielle et le gouvernement se joue l’avenir de la nation. Nul ne peut être neutre !

Deuxième marqueur : un accord de paix

Les groupes de défense des droits humains de la Colombie estimaient en 2016 que près de 33 000 personnes avaient été séquestrées depuis 1970. D’après la police colombienne, un accord de paix avec le principal groupe rebelle colombien (FARC) et une sécurité améliorée ont conduit à un « changement historique » mettant fin à 52 ans de conflit armé. (5) Tel est le deuxième marqueur à retenir pour notre pays : la recherche d’une paix sociale.

Chez nous, les principales villes sont prises en otages par plus de 76 gangs armés. (6) La capitale et ses banlieues sont cloitrées dans un carcan criminel organisé. La guérilla urbaine est effective, à savoir un combat mené par des groupes clandestins et caractérisés par des actions ponctuelles en vue de rançonner et terroriser la société.

Pour rétablir la sécurité, il est donc indispensable en premier lieu de lutter contre les kidnappings et le banditisme.  C’est la priorité des priorités ! Entre un gouvernement et une opposition plurielle qui s’accuse mutuellement de favoriser une épidémie d’enlèvement, la nation est dans une cruelle impasse.

Pour autant, il ne s’agirait point de signer un accord de paix avec des bandits, kidnappeurs et assassins – on ne négocie pas avec les criminels ! De préférence, comme l’a promu infatigablement feu Dr. Turnep Delpé, il est de rechercher à travers un dialogue national une entente politique et sociale sur toutes les priorités du pays, incluant en premier lieu la sécurité des vies et des biens.

Cette entente ne peut s’obtenir qu’entre le gouvernement, l’opposition plurielle et la société civile. Un changement historique ne peut arriver que par cette voie au-delà des perpétuelles élections pondeuses de crises à répétition.

Il faut cependant souligner que la Communauté internationale ne devrait pas être le médiateur d’une crise haïtiano-haïtienne. Donc, aux acteurs politiques et au peuple d’arriver à un accord politique pour entre autres contrer le banditisme, les kidnappings et la terreur des rues. La paix sociale en Colombie comme en Haïti est vitale pour la démocratie et le progrès économique.

Troisième marqueur : réduire la pauvreté

Dans l’espace d’une décennie, la Colombie a accompli des progrès économiques en faisant croitre sa classe moyenne et en faisant chuter le taux de pauvreté de 40 % à 27 %, selon les données de 2019. D’année en année, son taux de croissance a évolué de 2 % à 5 %. (7)

Ce pays a entrepris un programme ambitieux d’infrastructures routières pour rapprocher les grandes villes des ports et améliorer la logistique. Il a établi une plus grande facilité à faire des affaires, renforcer la solidité du système financier et la fiabilité du système bancaire et entreprend des réformes pour lutter contre la corruption.

De notre côté, suite à un accord politique favorisant la paix sociale, la réduction de la pauvreté s’avèrera primordiale. L’État devra créer des emplois visibles, permanents, quantifiables pour toutes les couches de la population. Dans le même temps, il devra s’attaquer assidûment à la gangrène de la corruption. Dans un système capitaliste à visage humain, les recettes économiques du progrès sont connues d’avance – « pa gen sekrè nan fè kola ! »

Notre destin est entre nos mains

La Colombie n’est pas un parangon de vertu d’un pays en développement. Cette nation fait face à son lot de défis continuels d’un pays qui cherche sa voie dans la lutte gouvernementale contre la guérilla, le trafic de la drogue, la pauvreté et la corruption.

Le gouvernement colombien a donc du pain sur la planche. Cependant, en altérant la phobie de visiter cette nation, en promulguant une nouvelle constitution progressiste, en érigeant un accord de paix entre les factions rivales et en s’attelant à réduire la pauvreté et les inégalités sociales, ce pays arpente la voie du progrès.

Voilà de quoi retenir l’attention de nos dirigeants, nos opposants, nos citoyennes et citoyens. L’avenir nous appartient, il se cache dans notre présent, courageusement allons le chercher !

Patrick André

Références
(1) Le Nouvelliste, “La police colombienne aide la PNH à renforcer son unité anti-enlèvement”, 23/2/2021
(2) “Endangered City, the politics of security and risk in Bogotá” par Austin Zeiderman
(3) Lemonde.fr : « Colombie : des chefs de l’ancienne guérilla des FARC reconnaissent des crimes contre l’humanité » 01/05/2021
(4) Lemonde.fr : « Colombie : après neuf jours de manifestations, le gouvernement appelle au dialogue », 06/05/21
(5) BBC.com, “Colombia kidnappings down 92 % since 2000, police say”, 28/12/2016
(6) Le Nouvelliste, « Qui contrôle les 76 gangs armes répertoriés par la CNDDR sur le territoire… ?
(7) www.edc.ca/fr/article/la-colombie-fait-peau-neuve.html: La Colombie fait peau neuve, 16/07/2019
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Lire aussi :  Les ramifications historiques du système

À propos Patrick André

Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.
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