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La Dessalinienne, un projet national ignoré

Temps de lecture : 7 minutes

Mis à jour le 18 mai 2020 à 21 h 34 min

Combien connaissent vraiment les cinq couplets de l’hymne national? Combien connaissent même un mot de la version créole? Mieux encore, combien les (les couplets) vivent vraiment?

Pourtant, nous les chantions chaque matin avant d’entrer en classe. Nous les entendons (version créole et française) chaque 8 heures du matin sur les stations de radio et postes de télévision. Mieux encore, à une certaine époque (pas si lointaine que ça), aux sons de 8 heures du matin, les passants au Champs de Mars devaient s’arrêter pour rendre un salut patriotique au bicolore. Aujourd’hui, le patriotisme haïtien a un peu perdu de sa superbe. Oui… il y a toujours un hic quand un étranger tient des propos peu élogieux sur Haïti mais un véritable patriotisme ne saurait se limiter à ça.

Avec les précarités économiques dues à la cherté de la vie et de la mauvaise gouvernance de ces trois dernières décennies, les questions liées au patriotisme, à l’amour de la patrie et la mémoire des ancêtres passent au second plan à un point tel qu’il est beaucoup plus distingué d’être né à l’étranger ou de posséder un passeport d’un autre Etat. A chaque 18 Mai, ce que Michel-Rolph Trouillot appelle le pseudo-nationalisme bat son plein. Du discours présidentiel aux effervescences des réseaux sociaux, le bicolore se refait une beauté. Pour combien de temps alors ?

Pourtant, à la base, le projet issu de L’hymne national ne prévoyait pas ce genre de dérive selon Bayinahh Bellot. Constat est fait, bien que certains restent aveugle, que le projet qui s’applique actuellement est un projet colonial mis à jour continuellement. Il s’avère donc une obligation de comprendre ce projet et celui issu de L’hymne national.

Le projet colonial occidental

Il n’est nul besoin de retourner sur l’histoire du bicolore. Ce sujet a été continuellement débattu. Les gouvernements avec le statut qu’ils affichent tendent souvent à changer le symbolisme du bicolore pour le mettre de leur côté. Mais l’unité y découlant ne peut être accompli parce que la nation haïtienne a été contrainte de se diviser pour appliquer un autre modèle de société qui a permis leur ascension.

Le Projet colonial occidental avec le capitalisme comme système d’exploitation construit une société basée sur l’exploitation d’une majorité par une minorité qui possède tous les biens et moyens de production.

Pour maintenir cet ordre, de nombreuses institutions ont été créées sur les domaines comme le Droit, la religion, le système éducatif et la famille pour renforcer la domination économique et la maximisation des profits. Pour garder cet état de fait, l’ordre conscient de sa domination doit maîtriser d’abord l’esprit avant le corps. Il ne suffit de voir les livres écrits et les recherches effectuées sont sanctionnées et financées selon les besoins de maintien de la domination.

La religion apparaît, dès lors, pour donner une essence divine à la vie de chaque personne. Une essence divine avec la couleur blanche et le christianisme comme système religieux dominant. Le Droit devient un système de régulation avec la vocation de maintien d’ordre et de distribution inégale de la justice. Une visite dans les prisons permettra de constater que ce sont les conditions de vies imposées par l’ordre économique qui crée des inégalités et frustrations qui conduisent aux crimes. Les codes, les procédures, les lois nationales et internationales qui se vocationnent de porter le discours de l’égalité de l’équité et du respect des droits de l’homme agissent assez souvent contre cet idéal.

De 1492 à nos jours, le monde connaît des modifications considérables, des progrès technologiques extraordinaires. Mais le manque d’humaniste clairement montré par les tenants de ces projets approfondit le fossé entre les différents groupes et nations évoluant nationalement et internationalement. Au refus de rentrer dans la danse, l’ordre réagit avec un isolement et l’ingérence mêmes de ces tenants de ces discours. Haiti en a payé et continue à payer les frais de la remise en question de ce projet. Elle répond avec un contre-projet. Celui-ci, de nature résistante, est tellement ignoré qu’il est chanté sans même être compris et appliqué.

Le projet national de l’hymne

Les 5 couplets de la Dessalinienne nous dictent le chemin à emprunter afin de sortir de la division interne et de l’ingérence internationale. Il suffit de rester concentré sur l’idée principale de chacun de ces couplets.

Le premier couplet

« Pour le pays pour les ancêtres

Marchons unis

Dans nos rangs, point de traitres

Du sol, soyons seuls maîtres. »

Tout d’abord, il faut une mémoire de nos ancêtres – ce qu’ils ont fait et qui étaient – ils réellement. Il ne faudra pas – en parlant des ancêtres en Haïti – se limiter à Toussaint, Dessalines, Christophe et Pétion. Ces derniers n’étaient que les principaux meneurs. Le fil conducteur de la résistance haïtienne de lors était le refus de l’esclavage. Un refus qui s’était fait sentir lors des premiers marronnages, des infanticides, des suicides comme mode de résistance à l’exploitation inhumaine de l’homme par l’homme. C’est pour leur rendre hommage qu’il nous faut retourner sur la mémoire de l’esclavage pour savoir que quelles que soient notre couleur et notre position sociale, nous avions tous été victimes.

Cette mémoire nous donnera une conscience collective en unifiant nos institutions, et actions surtout en matière d’éducation nationale et de participation dans les affaires du pays. Une démocratie participative. Pas de distinction entre les villes du pays, qui était une tactique employée sous l’influence de l’occident afin de pouvoir régner. Cette unité, doublée d’une conscience collective nous rendra maître du pays. L’Etat alors serait présent sur tout le territoire pour empêcher les intrusions continues de forces étrangères. Une fois unie, nous serions assez forts pour connaître le traitre, l’ennemi pour le neutraliser. Une unité culturelle, économique, politique, linguistique surtout était le vœu de plus d’un.

Deuxième couplet

« Pour les aïeux pour la patrie, Bêchons joyeux

Quand le champs fructifie

L’âme se fortifie. »

L’un des legs de la société coloniale, c’est le mode de production basée sur la grande propriété. Les Constitutions et les lois de la République ont toujours protégé cette prérogative. La question des grandes propriétés issues du modèle colonial a toutefois empoisonné l’agriculture et les tissus sociales. Comment résoudre la problématique du logement et de l’agriculture sans passer par la résolution de la problématique foncière ? Dessalines, Acaau ont payé de leur vie ces revendications.

Tous les recoins du pays ont leur potentiel agricole. Mais le slogan essentiellement agricole est tellement utilisé par les candidats en campagne que l’on n’y croit plus. La grande propriété en matière d’agriculture n’est pas un problème si les termes découlant du contrat avec les paysans qui devraient planter, n’étaient pas si léonins. Dès lors, faute des moyens techniques pour accroître les récoltes, c’est l’exode rural.

Comment peut-on raffermir notre âme par le travail si le travail même ressemble à l’esclavage ? Cela vaut pour les habitants des villes qui sont liés par des contrats avec des revenus qui leur gardent sur le seuil de la pauvreté. Avec des gouvernements responsables, l’injustice sociale aurait pu être réduite et on aurait pu avoir une meilleure société. Une société basée sur l’égalité de chance avec de meilleures personnes. Des crimes ont été commis à cause de la faim. Mais la loi l’ignore, son rôle dans un pays comme Haïti, c’est de réprimer pas de protéger les nécessiteux. Pas de société égalitaire sans travail.

Troisième couplet

« Pour le pays pour les ancêtres,

Formons des fils

Libres forts et prospères

Toujours nous serons frères. »

Si ce n’est pas le meilleur couplet de la Dessalinniene, c’est l’un des meilleurs. Que serait l’homme sans éducation ?Que serait l’homme haïtien sans éducation ? Le régime colonial a déshumanisé l’homme noir. Il lui a éduqué pour qu’il oublie son identité, il lui a formé pour reproduire et inciter les autres à reproduire les inégalités qui lui ont maintenu sous la coupe de l’exploitant. C’est ce déficit de formation qui nous rend étranger à nous-mêmes. Il en résulte alors une éducation à plusieurs vitesses, dans plusieurs langues.

L’incompréhension est telle qu’un parent place son enfant dans une école étrangère ou [grande école]pour un meilleur soi disant frottement. Ce même élève ou étudiant ne connaissant pas les problèmes liés à l’identité du peuple haïtien appellera sans doute les compétences de l’étranger pour diriger au nom des principes dits universels. Ce régime d’éducation est source de conflit. Elle engendrera une élite productive pour l’étranger mais néfaste pour la nation.

Ce déni nous maintient divisé et sourd envers l’un, envers l’autre. Comme résultat, nous sommes de plus en plus pauvres. Il faudra décoloniser mentalement l’haïtien pour le libérer de l’aliénation.

Quatrième couplet

« Pour les aïeux pour la patrie

Ô Dieu des preux

Sous ta garde infinie

Prends nos droits notre vie. »

Quelle était la religion de ceux et celles qui se sont battus pour l’indépendance ? C’est un sujet très intéressant et qui doit susciter des recherches approfondies. La religion a été un outil de domination efficace dans le fonctionnement de la colonie. Le Code Noir faisait obligation aux maîtres de baptiser les esclaves et les faire assister à la messe chaque dimanche. Les autres religions étaient interdites. Toutefois, les réunions nocturnes se faisaient de plus en plus afin que les esclaves puissent rendre un hommage, un culte à leurs dieux.

La cérémonie du Bois Caïman le 14 Août 1791, sonnait le glas de la fin de la domination blanche dans la colonie, débutait avec une cérémonie et une fameuse prière dite prière Boukman afin d’implorer leurs dieux de leur donner la force afin de vaincre l’oppression. Le Vodou a été, est et reste une religion populaire qui a subi de nombreuses attaques de l’Etat sous l’influence de l’Eglise Catholique et du Christianisme actuel qui le considère comme culte voué à Satan.

La religion est née avec l’humanité. Mais la mauvaise gestion des religions et le positionnement de l’Etat a suscité des violences inter-religions. Des violences physiques et psychologiques. Pour une meilleure société haïtienne, l’accent doit être porté sur une laïcisation effective de l’Etat tout en assurant une protection au Vodou contre les attaques des autres religions. Le Vodou a scellé le pacte visant à donner une dimension spirituelle à la lutte. L’isolement diplomatique et la volonté de rapprochement avec l’occident ont amené l’Etat à prendre position. Il a depuis longtemps été contre la religion de la révolution.

Cinquième couplet

« Pour le drapeau pour la patrie

Mourir est beau

Notre passé nous crie

Ayez l’âme aguerrie. »

Ici la connaissance de l’histoire est primordiale. Si un peuple ignore son histoire, il est condamné à la revivre. Notre misère actuelle se base sur l’oublie. C’était comme si rien ne s’était passé, aucune lutte, aucun idéal ne s’était fixé. Il suffit de regarder la place de l’histoire dans l’éducation nationale, ou celui qui écrit l’histoire qui doit être enseignée. Il faut retourner sur les grands moments de l’histoire d’Haiti et

les transitions ratées comme 1843, 1934,1986,2004, 2010.

En nous léguant ce pays, nos ancêtres avaient un projet, un objectif bien précis. Mais les ambitions, les mauvais choix, ont nourri une instabilité qui encroûtent Haïti dans les poubelles de l’histoire vue par l’occident. Heureusement, il y a une résistance, toujours une résistance. Avec patience, le projet national de l’hymne sera un jour appliqué.

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À propos Richecarde Celestin

Celestin Richecarde Juriste-Historien HumanRights Négritude Haïti
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