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CP : CNN

Le mouvement #BlackLivesMatter vu d’Haïti : Pourquoi se sentir concerné par les violences policières à l’endroit des afro-américains ?

Temps de lecture : 5 minutes

Mis à jour le 4 juin 2020 à 6 h 21 min

Il y a deux choses qui intriguent les Haïtiens à propos de ce qui se passe aux États-Unis : un homme avec un drapeau haïtien entrain de sauter sur une voiture de police tout en la vandalisant, et le silence de Jovenel Moïse, Président de la première République noire du monde. Ajouté à cela, les opinions sont divisées sur l’appréciation de ce mouvement actuel en rapport avec la participation des Haïtiens dans les manifestations qui ont eu lieu à travers les plus grandes villes américaines contre le racisme systématique matérialisé par les violences policières.

L’histoire a la réponse à toutes nos interrogations. Mais l’ignorance des uns et la mauvaise foi des autres nous empêchent de la consulter. Voici quelques faits qui prouvent qu’Haïti et la communauté afro-américaine sont jumelles en revendications et en histoire. D’abord, parlons de ce que l’on pourrait appeler : la mentalité des plantations.

La mentalité des plantations

On peut définir comme mentalité des plantations un comportement qui tient à ne pas intervenir dans les déboires d’une personne ou groupe de personnes ainsi qu’une communauté quand celles-ci ne nous regardent pas, alors que les violences et discriminations sont connues par tous. C’est une tactique utilisée par le système esclavagiste pour diviser les communautés en mélangeant les groupes ethniques et en imposant une langue de communication. Nos ancêtres, l’ayant compris, ont organisé les cérémonies en même temps que celles de bois caïman afin que tous les ateliers se soulèvent simultanément pour faire front contre le système esclavagiste.

À cause de l’entretien de la mémoire de l’esclavage et la force du néo-colonialisme, les communautés noires divisées avec des langues, des pays différents ne peuvent pas réaliser un mouvement global pour renverser ce système. La mort de Georges Floyd, devenu un symbole commence à briser cet état de fait lorsque l’on constate les réactions venant de partout sur les réseaux sociaux. On peut même dire que la conscience noire s’est réveillée pas pour observer mais pour agir une fois de plus.

De notre côté en Haïti, c’est le même scénario. Des gens affirment que le peuple haïtien a son mot à dire, mais d’autres prennent le contre-pied en disant qu’on a d’autres chats à fouetter. Ils ajoutent même que cette communauté n’a pas levé le droit dans la lutte contre Jovenel Moïse et le système. Un rappel d’histoire est capital pour montrer que les deux groupes de cette même communauté partagent une histoire commune.

Haïti et la communauté noire américaine

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Tout commence en 1804 avec la proclamation de l’indépendance d’Haïti (Ayiti à l’époque). Dessalines, fort de cette réalisation a écrit à Thomas Jefferson pour lui annoncer le fait accompli et la demande de reconnaissance diplomatique. Il avait même demandé, dans l’une de ces proclamations après l’indépendance à n’importe quel capitaine de navire surtout ceux du Nord, à raison de 40 postes par tête de personnes noires décidant de venir en Haïti. Il prévoyait de payer leur transport selon Rose Mie Leonard dans son article : « Indépendance d’Haïti, perception aux États-Unis 1804-1864 (Persée). Cette proclamation n’a pas toute suite eu effet. 

Il fallait attendre 14 ans après la mort de Dessalines pour voir arriver les premiers ressortissants noirs américains. Il convient de rappeler cette parole célèbre : Celui qui sent que sa liberté est menacée, qu’il prenne un bateau en partance d’Haïti, une fois ce sol foulé il devient automatiquement libre. C’est la première grande tentative de réunion de ces deux groupes. 

L’histoire continue en 1865. Lincoln avec un acte purement politique pour raison d’effectifs pour la guerre a demandé à Geffrard un endroit en Haïti afin que les affranchis puissent venir. L’île-à-vache était prévue pour ce processus. Ce projet selon Claire Bourhis-Mariotti dans son ouvrage titré « L’union fait la force », les noirs américains et Haïti reprirent le premier plan pour le président américain après l’échec du projet Chiriqui qui consistait à envoyer les noirs nouvellement affranchis vers la nouvelle colonie du Liberia. Ce qui constituait un vaste échec puisque le concessionnaire de l’île-à-vache de l’époque avait dépouillé tous les noirs volontaires de leurs biens. Il faudra noter que les éléments de la communauté noire américaine voyageait en Haïti depuis 1820 souligne l’auteure.

Le fait le plus marquant est celui de Frédéric Douglas. Celui qui est  considéré comme l’un des plus grands leaders de la cause noire fut le deuxième ambassadeur américain en Haïti après la reconnaissance de l’indépendance selon Hannibal Price III dans son texte «  Sur la question haïtienne ou l’affaire du Môle Saint-Nicolas ». Douglas était chargé d’une mission délicate, celle de convaincre le gouvernement de Florvil Hyppolite de céder le Môle pour l’établissement d’un dépôt de charbon et le contrôle du bassin caribéen par les États-Unis. Anténor Firmin, qui fut à l’époque ministre de l’Extérieur, écarta cette action diplomatique en convaincant Fréderic Douglas en lui racontant l’histoire d’Haïti. Ce dernier comblé d’admiration pour le pays n’a pas eu de rigueur dans cette mission alors que le gouvernement américain comptait sur son aura obtenu par la lutte pour la fin de l’esclavage pour aboutir à leur fin. Cet échec se solda par l’affaire Gherardi qui avec une flotte de guerre est venue faire pression sur les autorités haïtiennes.

Au-delà de cela, si on regarde du côté des violations, après la réunification de l’Union et les États confédérés, les États-Unis qui ont méconnu les droits de vote et de propriété à la  communauté noire du pays ont appliqué par l’impérialisme ce même procédé en occupant Haïti en 1915 et ont envoyé des soldats d’origine sudiste pour appliquer le même racisme en Haïti. Ce racisme a été prouvé de deux façons. La première par l’institutionnalisation de la corvée, une pratique consistant à réquisitionner des paysans pour les travaux de construction et d’aménagement des routes qui serviront à mieux contrôler le territoire. Cette réquisition se faisait avec une rare violence selon Hérold Toussaint dans un livre collectif sur le centenaire de la domination états-unienne sur Haïti. Même pensée pour Suzy Castor dans « l’Occupation Américaine d’Haïti ».

D’un autre côté l’occupant, favorisant Stenio Vincent et Elie Lescot, fit la main mise sur l’appareil politico-administratif par l’aile mulâtre de la bourgeoisie. En ce qui a trait à la répression, le drame de Marchaterre en est l’ultime exemple. Par ces faits, les Américains appliquèrent les mêmes méthodes ségrégationnistes en Haïti.

Ce qui montre clairement que les États-Unis exportent le racisme, l’injustice, les violations locales en Haïti en appuyant les gouvernements pro-américains et en renversant les gouvernements populaires par l’appui de coups d’État militaires et électoraux.

Ces rappels historiques montrent que la communauté noire doit briser les barrières linguistiques, culturelles et géographiques pour faire front contre un système qui se renouvelle constamment. 

Nous sommes plus rapprochés que l’on imagine. Haïti est aussi concernée que par son histoire que par la couleur de la peau de ses habitants.

Richecarde Celestin 

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À propos Richecarde Celestin

Celestin Richecarde Juriste-Historien HumanRights Négritude Haïti
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