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Les divertissements en ligne cachent les véritables maux du monde culturel haïtien

Temps de lecture : 7 minutes

Mis à jour le 19 mai 2020 à 19 h 40 min

Depuis le début du « confinement » en Haïti, les activités culturelles et divertissantes ne cessent d’augmenter à travers les réseaux sociaux. Ces activités (concerts-spectacles) sont disponibles sur les plateformes en ligne.

Encore une fois, le secteur culturel se forge une place dans la vie quotidienne de milliers de confinés. Malgré l’entreprise de certains professionnels qui s’efforcent d’apporter culture et savoir à la population, on s’interroge encore sur la façon dont ils vivent économiquement cette période de confinement.

Vers une différence entre culture et divertissement

Culture et divertissements sont deux concepts qui se confondent souvent. Il serait donc important de souligner la différence existant entre les deux . Selon Le Monde, un journal français, le divertissement se rapporte plus au show-business désignant des activités qui permettent aux êtres humains d’occuper leur temps libre en s’amusant afin de se détourner de leurs préoccupations. Il se rapprocherait un peu du concept « culture populaire ». Il existe d’ailleurs plusieurs activités proposées pour se divertir dans ce secteur: les matches de sport, les spectacles, certaines émissions dans les médias, etc.

La culture est beaucoup plus que cela. Selon le dictionnaire Larousse, la culture désigne généralement l’ensemble des connaissances, des valeurs, des croyances, des traditions, des coutumes ainsi que les différents comportements d’un groupe humain incluant les différentes valeurs morales et intellectuelles qui se transmettent socialement d’une génération à une autre. Elle se concrétise par des activités dites culturelles qui sont propres à un peuple. Elle se traduit par de nombreuses disciplines artistiques: la musique, l’architecture , la peinture et les arts graphiques, la sculpture, la littérature, la danse, le cinéma, la photographie…. Le lien qui existe entre la culture et le divertissement est le plaisir, au détail près que la culture de son coté cherche beaucoup plus à marier le savoir et le plaisir.

Lumière sur certaines activités culturelles

Pendant les périodes de confinement, les initiatives culturelles sont nombreuses. On peut compter « lòk Mondyal », une initiative entreprise par le Comédien et Metteur en Scène Eliezer Guérismé, publiée sur la page Facebook Ti Seri Ayiti. On compte aussi « Ptit Conte », une initiative de Récif Création, un ensemble de spectacles de conte pour enfant sur les réseaux sociaux afin de divertir sainement les enfants pendant cette période de crise sanitaire.

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James Alquintor, comédien, de son coté, anime KWONIK KÒ VID sur les réseaux Sociaux, une série de son et parole. Sur le plan de la littérature, un Journal de confinement est tenu sur WhatsApp par des écrivains et amants de la littérature à l’initiative du centre PEN Haïti, présidé par Kettly Mars. Il faudra aussi compter les concerts en direct de STUDIO FEST et des groupes faisant des “live” tels que Siromiel. Les initiatives sont diverses et variées. Cependant, il faut rappeler que celles-ci ne se font pas sans contraintes par rapport à la situation socio-économique du pays.

Contraintes économiques dans le monde culturel et divergences sur l’influence des réseaux sociaux

Dans une interview donnée par AKOUSTIK PROD, à l’occasion du Jeudi des Arts Contemporains, plusieurs sculpteurs tenant des ateliers au Bel’air ne cachent pas leurs inquiétudes par rapport à la crise. Bien que la plupart d’entre eux continue de se rendre dans leurs ateliers, ils réclament au minimum un peu de sécurité dans ce quartier investi par les bandits depuis quelques temps. Ils continuent à créer pour permettre à leurs œuvres de vivre après la pandémie. Il est évident qu’ils n’arriveront pas écouler leurs productions grâce aux réseaux sociaux.

Les avis des professionnels de la culture sont divers sur l’influence des réseaux sociaux sur la culture.

James Alquintor, comédien, n’a aucune contrepartie:

« Je reproduis pendant la période du confinement KWONIK KÒ VID sur les réseaux sociaux. J’essaie de montrer ma perception du confinement en racontant les faits que je vis chaque jour, afin de créer et de divertir les autres. Je donne aussi des conseils afin de surmonter la crise humanitaire. Les réseaux sociaux me permettent de toucher plus de gens. Les interactions avec le public m’aident à améliorer mon travail et me font comprendre comment mon travail est important. Tout cela me procure d’énormes satisfactions. Cependant, il n’y a pas un véritable rentrée économique. Je partage la chronique avant tout afin de déconfiner mon esprit »

Lesly Maxi, comédien et metteur en scène, lui, insiste sur la création:

 

« Nous faisons plusieurs créations audiovisuelles pendant le confinement. Nous pouvons compter Ptit Compte, une série pour enfant produit en créole et en français que je joue avec mon nom de scène, Plume Sauvage et Jey, ma collaboratrice. Nous réalisons aussi un projet de sensibilisation de la COVID-19.

Ce sont des petites vidéos qui aideront à appliquer des gestes barrières afin de ne pas attraper la maladie. Ces vidéos se font avec la participation de la Fondation Mario Brégard. Nos initiatives sur les réseaux sociaux sont diverses et variées. Passer de l’art vivant à l’audio visuel n’est pas chose facile car les réseaux sociaux sont aussi exigeants . Avant de monétiser les pages, il faut respecter certaines conditions que nos pages (Récif Création, Mèt-Dam) ne respectent pas encore. Enfin, nous espérons que nos travaux, à la longue, puissent respecter ces critères. »

Evens WESH, écrivain, voit la question d’un tout autre œil :

« La culture permet d’abord de faciliter les liens à travers les peuples. Il n’y a pas vraiment de rencontre entre les gens sur les réseaux sociaux. Selon moi, les réseaux sociaux ne forgent pas des liens culturels. Les pratiques sont plutôt verticales. De mon côté, à part le journal de confinement, je n’arrive pas à produire.

Je prends au sérieux la menace du corona* et la situation du pays. Pour l’heure,les réseaux sociaux ne m’aident pas à produire. Enfin, il n’assure pas l’authenticité et la qualité des récits partagés.

Durant le confinement, l’Etat devrait penser aux professionnels de la culture, car les consommateurs haïtiens n’ont pas vraiment la culture d’acheter des produits en ligne. La culture a toujours été confinée, les quelques initiatives entreprises par le secteur du divertissement n’assurent pas la survie de la culture. »

Claude Carré, (Musicien, Poète et peintre), veut miser sur l’attention malgré le découragement:

« Je produis dans l’ombre. je fais de la musique et travaille sur mes projets personnels. J’ai un projet d’échange entre la Martinique et Haïti. Ces échanges se feront sur les danses traditionnelles entre ces deux pays. Je continue à écrire et partager mes réflexions sur les réseaux.

Mon souci de perfection me fait patienter avant de partager mes projets au grand public. Pour la peinture, je ne travaille pas! J’avoue être découragé. Malgré mes expositions, je ne vends que très peu de tableaux . J’avoue que la situation ne m’encourage pas à produire. »

Erika, (chanteuse, danseuse et comédienne) avoue être économiquement larguée par les réseaux sociaux :

« Siromiel avait des projets bien avant le confinement, par exemple, nous devrions sortir un EP en avril dernier mais la crise sanitaire nous a retardé . On prévoit une session en live le 17 mai prochain sur les réseaux sociaux.

Personnellement, je ne produis pas beaucoup, même quand j’ai écrit quelques musiques. Créer demande de la disposition. Malheureusement, la situation sociale du pays ne le permet pas. En tant que danseuse, je ne fais que m’entrainer mais il n’y a pas d’activités de ce coté là. Je suis surtout dans l’art vivant. Ce qui explique que c’est un petit plus difficile pour moi.

Economiquement, les réseaux ne m’aident pas. Cependant comme je suis une artiste pluridisciplinaire, j’enregistre pour Zoukoutap, je travaille pour une session sur prévention de la COVID19 »

Les concerts en ligne, l’arbre cachant la forêt

Bien avant le confinement, les métiers liés aux activités culturelles ont toujours été traités en parents pauvres. Il existe plusieurs raisons liées à ce fait. Premièrement, le ministère de la culture détient la plus petite bourse dans le budget national et n’arrive pas souvent à subventionner les initiatives que certains professionnels de la culture entreprennent. Deuxièmement, les professionnels du milieu de la culture, tout comme la plupart des professionnels exerçant un métier libéral, sont souvent livrés à eux-mêmes.

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Sur le plan juridique, les professionnels de la culture ne bénéficient pas d’un système de sécurité sociale, suffisamment élaboré, capable de couvrir leurs arrières en cas de risques et d’accidents du travail.

Certains pays, par ailleurs, ont pris des initiatives afin de les aider à faire face à d’éventuelles crises économiques. Le gouvernement français, par exemple, a fait bénéficier un dispositif de protection sociale aux intermittents du spectacle (metteurs en scène, scénographe, Comédiens etc..).
Faire des concerts et des spectacles sur les réseaux sociaux sont des activités nobles, mais ne sont pas forcément suffisants pour permettre à la culture de survivre.

Naïza Fadianie Saint Germain, comédienne, étudiante mémorand en Droit et en Histoires
naizafadianie@gmail.com

Références:
https://dicocitations.lemonde.fr/Divertissement
http://www.culture-territoires.org/contextualisation/composantes-secteur-culturel
Campagne contre la désinformation | Stop infodémie

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