Entretien avec Syto Cavé à l’occasion de la 19e édition du Festival Quatre Chemins

Temps de lecture : 4 minutes

Mis à jour le 12 novembre 2022 à 16 h 32 min

Dans l’objectif de mettre la lumière sur le travail remarquable des metteurs en scène qui présenteront leurs spectacles dans le cadre de la 19è édition du Festival, une série d’entretiens a été réalisée avec ces créateurs qui continuent de créer même quand tout va mal. Voici les propos de Syto Cavé sur l’écriture et la mise en scène de son spectacle “ Maître Carré ”.

Parlez nous un peu de l’histoire de cette pièce ? Ce qui vous a inspiré à l’écrire ?

J’ai écrit cette pièce il y a près de 25 ans, c’est une vieille pièce mais qui est encore d’actualité. Nous avions un projet d’écrire un spectacle. Nous étions trois : un canadien et un martiniquais et moi-même. Nous avions comme projet de venir jouer la pièce en Haïti mais les troubles socio-politiques de l’époque ne nous ont pas permis de réaliser ce projet. De ce fait, nous avions effectué deux lectures scéniques, l’une au Canada et l’autre à la Martinique. À cette époque, Hervé Denis a interprété le personnage de Maître Carré. Des années plus tard, j’ai rencontré Rolando Etienne qui a fait la première lecture scénique de la pièce en Haïti au Centre Anne Marie Morissette. Et cette année, Maître Carré sera mise en scène à la 19e édition du festival Quatre Chemins.

Maître Carré est l’histoire d’un vieux professeur de philosophie en Haïti dans les années 1950 -1960 en proie à un drame douloureux. Sa particularité résidait dans le fait qu’il était passionné de la philosophie mais aussi de l’enseignement de la philosophie. Maître Carré n’était pas mon professeur, je ne l’ai pas rencontré. Il faut dire qu’en Haïti à cette époque nous avions d’excellents professeurs. Je veux profiter de cette occasion pour dire cela, ce temps là est louable par rapport à aujourd’hui. De mon temps, au Petit Séminaire Collège St Martial, j’ai eu une formation bridée où le professeur n’avait pas vraiment de rapport avec ses élèves. Lors de mon passage au Lycée Alexandre Pétion, ce fut une toute autre atmosphère, professeurs et élèves pouvaient se parler librement. Certains professeurs voulaient à tout prix aider. Donc, il y avait un souci de bien enseigner. Maître Carré faisait partie de ce groupe de professeurs. Sa réputation l’a précédée. J’ai entendu parler de lui comme une figure originale. Cette pièce est basée sur ce personnage qui a marqué bon nombre d’élèves par sa façon d’enseigner, sa passion pour son travail quoiqu’il ne fut pas toujours compris de ses élèves. Une situation douloureuse pour lui.

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Se sentir utile est une source d’estime de soi alors le fait que le personnage ait voulu partir, est-ce dû au fait que son travail n’est pas apprécié à sa juste valeur ?

Il y a eu cette ouverture vers un départ pour l’exil vu que la situation à laquelle il fait face lui est intolérable. Il est mal compris. Il fait l’objet de quolibet de la part de ses élèves et des habitants du village. Déçu, il décide de tout abandonner, sa patrie, sa femme, sa maison pour voguer vers une terre inconnue ne sachant pas ce qui l’attend. Partir, laisser son pays, c’est une douleur terrible. Faire ce dépassement demande beaucoup de courage. C’est un homme tourmenté pour nombre raisons. D’abord sa femme, sa vie de couple… ça c’est un élément de la création théâtrale. Il se peut que ce soit une histoire que j’ai inventée. C’est difficile pour lui, il aime sa femme et sûrement sa femme l’aime en retour mais elle se sent agacée, fatiguée. Ensuite, il y a les habitants du village, ses anciens élèves, il est mal compris de tous.

Le festival se déroule cette année encore dans un climat socio-politique troublant, alors avec quel sentiment participez-vous à cette 19e édition ?

Je pense qu’il est nécessaire que le théâtre existe en Haïti en dépit de tout. Le théâtre est une arme, c’est un lieu de réflexion et de loisir également. Le théâtre est une forme de lutte, c’est un effort à faire, c’est un effort à continuer. Je rends Hommage au directeur artistique du Festival Quatre Chemins, Guy Régis Junior qui, malgré les innombrables péripéties, fait en sorte que le festival ait toujours sa place. Même si c’est pour un public plus restreint, chaque année dans la période du festival, on doit mettre en scène des pièces pour montrer qu’on est là et qu’on ne va pas abandonner. La culture est un lieu d’oxygène, c’est un moyen pour que l’on dégage notre pensée, pour que nous fassions entendre notre voix, pour que nous nous exprimions sur la réalité de notre pays. Sur notre réalité singulière aussi également vu qu’en dehors de tout ça, il faut qu’on vive, on doit continuer à vivre. L’existence du théâtre en Haïti est un témoignage fort de notre présence qui dit que nous sommes là, nous n’allons pas les laisser nous enlever tout ce que nous avons.

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