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Photo : Okap Film Fest

Opinion: La célébration du 350ème de la ville du Cap par les Haïtiens, un énième affront à l’indépendance d’Haïti

Temps de lecture : 5 minutes

Mis à jour le 17 août 2020 à 14 h 14 min

1er janvier 1804, Haïti devient indépendant. Paradoxalement, nous fêtons en grande pompe le 350ème d’une ville dont sa fondation remonte à l’époque coloniale. N’est-ce pas là un affront à notre histoire ?

Depuis le début de l’année 2020 – même avec sa particularité pour le monde entier – les 350 ans de la ville du Cap ne cessent de faire irruption dans diverses réunions, textes et conversations. Un peu partout, je rencontre des ami·e·s et connaissances qui, sachant que je suis originaire du Cap, me souhaitent un joyeux 350ème. Évidemment, il s’agit de souhaits que je refuse généralement de manière catégorique.

Ce refus est dû à mon attachement à l’histoire et à ce qu’elle devrait représenter pour un pays comme Haïti. En effet, j’adhère à cette définition qui voit cette dernière comme une source référentielle de nos actions antérieures pour mieux aborder le présent et mieux préparer l’avenir.

Les dates de la Ville du Cap-Haïtien

Au lendemain de l’indépendance d’Haïti, le Cap-Français fut renommé en Cap-Haïtien. Même si les dates de ce changement sont confuses, la référence dont nous nous servons actuellement est celle de 1670. Evidemment, le Cap de l’Haïti indépendante n’existait pas encore.

« Pendant la période coloniale française, la ville, fondée en 1670 par une douzaine d’aventuriers sous le commandement de Pierre Lelong, est connue sous le nom de Cap-Français. La ville est alors la capitale de la colonie de Saint-Domingue avant la Révolution haïtienne. » [1]

Il ne s’agit là que d’une présentation de la ville du Cap-Français disponible suite à une simple recherche sur Google. Elle démontre de manière évidente que cette célébration du samedi dernier n’a rien à voir avec la ville du Cap-Haïtien.

La date de naissance du Cap-Haïtien est extrêmement difficile à trouver. La ville serait nommée ainsi en 1808 par le président Christophe Henri. Deux ans après, soit en 1810, Christophe la nommera après lui. Ainsi, elle deviendra Cap-Henri. Nos recherches se sont terminées ici. Il existe encore des zones d’ombres sur quel Chef d’Etat lui a redonné son nom de 1808 et les circonstances ayant accompagné ce renom.

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Cette occultation de cette tranche d’histoire est sûrement due au manque d’importance qui lui a été accordée en faveur d’une date coloniale qui renvoie à l’évidence à la célébration du Cap-Français. Cette ville est, à titre de rappel, après l’incendie de 1802, partie en ruine. Des centaines de maisons, le palais du gouverneur, la trésorerie ont été toutes détruites. Une fois de plus, la cité redevient un vaste chantier durant plusieurs décennies. [2]

Celle-ci fut reconstruite et renommée après l’indépendance et est aujourd’hui classée patrimoine national en 1995 par arrêté présidentiel. Ce qui revient à dire qu’elle n’est en aucun cas celle qui vient d’être célébrée par un bon nombre d’intellectuels haïtiens.

Le nom des villes, symbole d’un certain achèvement de notre liberté

Le Cap-Français, comme Fort-Dauphin devenu Fort-Liberté, a été renommé Cap-Haïtien, en vue d’établir notre pleine et entière indépendance vis-à-vis de la métropole. Si au moment de leur nomination, cela a peut-être été une simple action posée par nos ancêtres, cette injonction faite par l’acte de l’indépendance du pays n’a fait que la renforcer: « Le nom français lugubre encore nos contrées ; tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare. Nos lois, nos mœurs, nos villes, tout porte encore l’empreinte française ; que dis-je ? Il existe des Français dans notre île, et vous vous croyez libres et indépendants de cette république qui a combattu toutes les nations… »

Haïti est née solennellement le 1er janvier 1804. Sa naissance est due au courage et à la bravoure de nos ancêtres qui ont combattu les colons ayant nommé des villes comme le Cap-Français, pour les ensanglanter. Nos ancêtres les ont expulsés de notre pays et savaient que le travail était inachevé. La dénomination des villes étant l’un des éléments clés de cet inachèvement. Henri Christophe l’a, en partie, respecté en renommant par exemple « Dessalines » la ville nommée antérieurement après un colon Français “Marchand”. Aujourd’hui, nous associons paradoxalement « Marchand » et « Dessalines ».

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Ainsi, célébrer l’anniversaire de naissance d’une ville dont la date de naissance remonte à la période coloniale renvoie simplement à la célébration de la colonisation de Saint-Domingue. Disons-le franchement, c’est aussi cracher sur la révolution haïtienne ayant conduit à notre indépendance, constituant ainsi notre seule fierté. C’est assassiner une nouvelle fois nos ancêtres qui se sont donnés pour nous léguer ce riche patrimoine dont nous n’en sommes pas à la hauteur ! Enfin, il s’agit d’un affront à l’indépendance même du pays car ces célébrations sous-entendent notre nostalgie à vouloir revivre des sombres moments dans lesquels nos esprits ont été dans la torpeur la plus humiliante.

Il faudra aussi attirer l’attention sur le reniement de nos ancêtres Taïnos. En effet, ces derniers avaient nommé le Cap, “Guarico” avant d’affronter les colons espagnols [3] . Mis à part le fait que cette célébration éclabousse la qualité unique de notre histoire en tant que peuple, elle est aussi source de confusion pour bien des adultes, voire des enfants et des jeunes du pays. Les différents post et articles publiés sur les réseaux sociaux, souhaitant un joyeux anniversaire à la ville du Cap-Haïtien, peuvent en témoigner.

Cette célébration est aussi vide de sens que le fait que dans nos plaques d’immatriculation est inscrit « La perle des Antilles ». L’idée était peut être d’exprimer notre fierté mais Haïti n’a jamais été la perle des Antilles pour les esclaves. C’est d’ailleurs la position bien argumentée par Patrick André dans son texte intitulé, « Haïti n’a jamais été la Perle des Antilles pour les Haïtiens».

En guise de conclusion

La ville du Cap-Haïtien est riche en histoire et possède une panoplie d’évènements qui méritent d’être marqués ou célébrés. Au lieu de concentrer l’énergie sur la célébration d’une ville coloniale, concentrons notre énergie sur la date de naissance de la ville indépendante. Elle mérite d’être célébrée.

John Sley Pierre, étudiant mémorand en sciences juridiques, opérateur culturel

Références :
(1) Fondation de la ville du Cap-Haïtien 
(2) https://journals.openedition.org/etudescaribeennes/12835
(3) https://calenda.org/739464
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