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© Mike Hutchings / Reuters

Retour vers la terre

Temps de lecture : 4 minutes

Dans sa dernière adresse à la nation, SEM Jovenel Moïse demandait aux haïtiens sortant de la République dominicaine de se munir de machettes, de haches et autres outils rudimentaires pour dompter la terre. Pourtant, l’histoire d’Orel, un Haïtien d’Haïti revenu à la campagne, n’a rien de reluisant.

L’aube se levait, Orel sortit de sa petite maison comme un automate. Son vieux mouchoir brésilien au cou, et son petit chapeau habituel, il récupéra ses outils de travail dans la remise qui servait de cuisine à sa famille et suivit le petit groupe.

Aujourd’hui était le dernier jour du konbit organisé par son père. Il allait enfin pouvoir se reposer et surtout éviter la compagnie de tous ces gens. Coronavirus oblige. Il aurait voulu être ailleurs pensait-il en semant les graines et en écoutant ces compagnons chanter à tue-tête. Il les regardait se désaltérer d’alcool en se fraternisant avec le même récipient.

Pourtant, Manuel, son ami d’enfance était revenu de la capitale. Ce dernier n’était plus lui-même. Les souvenirs d’Orel et ses rêves brisés refirent donc surface.

Il revoyait encore Manno, non l’Ingénieur Manuel comme l’appelait maintenant les gens du village. Il avait vielli après ces cinq années et abhorrait un visage fier,sérieux d’homme accompli. Il parlait de tout ce qu’il voulait réaliser dans la commune quand il sera Député, comme quoi ce titre, encore, sonnait toujours bien aux oreilles des gens.

Ayant achevé ses études à la capitale, il avait déjà trouvé un travail très bien rémunéré et avait commencé la construction d’une nouvelle maison “modernisée” comme ceux de la ville pour sa mère, illustrant du même coup sa réussite. Il s’était attiré les bonnes grâces de tout le monde. Certains (on y comptait sûrement pas mal d’abolochtyo) le surnommaient déja Député Manuel. Ils prétendaient croire en lui.

N’était-ce pas là le rêve de tout enfant: devenir des hommes “Importants”. Lui et Manuel s’étaient connus à la maternelle. Ils étaient inséparables. Ils partagaient leur repas à la récré. Ils avaient l’habitude d’aller nager à la rivière, de participer au troubadour des fêtes patronnales.

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Ils ont dû se séparer à la fin de leurs études secondaires. Manno qui vivait avec sa mère était parti rejoindre son père à la capitale. Dès lors, ils ne se sont plus parlés. Un rien suffit pour mettre à plat les plus grandes amitiés. Qui se rappelle de ses voisins avec qui il jouait au football ? La majorité d’entre eux se sont sûrement transformés en chauffeurs de taxis, en bèfchenn. Du haut de votre licence ou master, leur parlez-vous toujours?

Orel, lui fut accueilli par sa tante. Elle l’avait d’abord bien accueilli. Débrouillard et déterminé, il a pu intégrer la faculté d’agronomie et de médecine vétérinaire. Avec le peu d’économies que lui avaient remis ses parents à son départ, il était parvenu à joindre les deux bouts durant deux mois. Mais il a bien vite été déçu. La vie d’étudiant réclamait beaucoup trop.

Trois mois plus tard, il ne lui restait plus d’argent et sa tante l’avait aussi rapidement mis à l’écart l’ayant bien fait comprendre qu’elle ne pouvait prendre en charge une bouche de plus. Orel repensait à ces après-midi n’ayant plus d’argent rentrant à pied à la maison. Ses jambes meurtries et endolories ne supportaient plus ses aller-retour. Il ne mangeait presque plus. Il se sentait faible et affamé. Il voulait étudier mais n’en avait plus la force.

Il fut tacitement chassé de la maison. Les odeurs de nourriture que cuisinait sa tante pour son mari et ses enfants mais auxquels il n’était jamais convié revenaient encore à ses narines. Ces derniers le considéraient comme un fantôme: « Nou pov!! nou bezwen vin lavil sou kont fanmi! »disaient-ils. Finalement, un soir, en rentrant , il retrouva sa petite mallette dehors sous la pluie. L’eau qui ruissellait sur le trottoir crasseux inondait ses cahiers déchirées.

Le lendemain, Orel meurtri, brisé regagna sa petite province trahi par ses rêves jurant de ne plus repenser à cette si cruelle époque. Il fera comme son père, la terre sera désormais sa vie. Tiré de ses pensées, Orel se mit aussitôt à fredonner la chanson qu’entonnait le groupe tout en finissant son travail.

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Le vent emporta les paroles du président invitant les haïtiens en République dominicaine à revenir munis de leurs machettes. Ce dernier ne devait sûrement pas connaître leurs histoires ou, portant dorénavant des souliers vernis, devait oublier les misères sous la tonnelle de Lili. C’est ce qui arrivera à Manuel.. c’est ce qui les arrive tous. Il esquissa un sourire morne. Le soleil allait bientôt se coucher…

Louicy Sarynah-Christie

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