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Morts, martyrs, victimes : sens et usages des morts dans les mouvements populaires en Haïti

Temps de lecture : 10 minutes

Mis à jour le 8 mai 2020 à 15 h 14 min

Le philosophe Edelyn Dorismond, dans un entretien, relève une passion victimaire, manifestée par la mise en évidence des morts, qui est très présente dans le champ politique haïtien.

Le 17 octobre 2018, une photo d’un jeune homme assassiné dans les manifestations réclamant la tenue du procès Petrocaribe a fait le tour de la toile. Quelques heures plus tard, une autre photo du même cadavre a été partagée, avec cette fois-ci un détail : une pancarte portant l’inscription « Kot kòb PetroCaribe a » sur sa poitrine.

L’ayant remarqué, un internaute a commenté : « Nèg opozisyon sa yo, se de kadav yo viv, tout jounen y ap touye, y ap itilize mò […] ». Son commentaire (sans nécessairement endosser son point de vue) nous pousse ici à nous demander : quels usages fait-on des morts dans les mouvements populaires en Haïti ?

Dans plusieurs cas, la mort modifie les donnes ; elle suscite des sentiments de révolte, entraine la guerre, etc. L’un des cas les plus probants aujourd’hui, est l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani en janvier 2020 par les États-Unis, qui a failli déclencher la Troisième Guerre mondiale selon plusieurs observateurs.

En Haïti, on peut retenir le cas de l’assassinat de Maxo Gaspard, militant politique et proche de la plateforme Pitit Dessalines (ci-après Parti Pitit Dessalines). Maxo a été assassiné le 5 novembre 2015, suite à la publication des résultats préliminaires de l’élection présidentielle soldée par la défaite de son leader Moïse Jean-Charles. Sa « mort » a donné le coup d’envoi d’une longue période de protestations violentes qui a même débouché à l’annulation des joutes électorales, et changer, en partie, le paysage politique haitien.

Ces deux faits, de deux univers et contextes différents, montrent comment la mort, comme force du chaos, peut avoir un impact significatif sur la (géo)politique, sur la société en général. Et, dans quelle mesure elle peut être considérée comme un enjeu de souveraineté.

L’État, détenteur du droit de tuer

Archille Mbembe[i] retient la souveraineté à travers le concept foucauldien de « bio-pouvoir »[ii], désignant le pouvoir de décider de la vie ; de choisir entre qui doit vivre et qui doit mourir. Pour y arriver, un ensemble de dispositifs est mis en place pour asseoir véritablement le monopole de la violence légitime dont il (l’État) détient[iii] : forces armées, paramilitaires, prisons…

Néanmoins, le sens de l’exercice de cette biopolitique varie suivant le contexte. “Une mort” administrée à la suite d’une condamnation à la peine de mort n’a pas le même sens qu’un massacre d’État, ou encore de l’assassinat d’un manifestant par les forces de l’ordre.

De fait, la mort change de sens quand elle est administrée par l’État, qui a (ou qui devrait avoir) paradoxalement pour mission de défendre la vie; de retarder la mort à travers la bonne gestion de la cité. Le plus drôle encore, parfois l’État « applique » la mort à ceux et celles qui réclament une vie décente, ou une vie tout simplement. Tel a été le cas le 8 octobre 2010, quand la police a lâchement assassiné l’enseignant et syndicaliste Louis Jean Filbert, 35 ans, devant le Ministère de l’éducation, lors d’une manifestation pour exiger la scolarisation de tous les enfants et de meilleures conditions de travail.

L’assassinat de Filbert (les cas de violence en général) montre comment la manifestation de rue – comme espace d’expression – est un mode de participation politique à risque, dans la mesure où les individus sont exposés à la mort, la mutilation : à la violence. En fait, elle (la manifestation de rue) se définit comme toute « occupation momentanée par plusieurs personnes d’un lieu ouvert public ou privé et qui comporte directement ou indirectement l’expression d’opinions politiques »[iv]. Très courantes en Haïti, elles sont souvent terminées par des scènes de forte violence, au point qu’il est évident de compter des blessés, voire des cadavres à la suite de chacune.

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La mort comme stimulus

Selon l’ONU[v], du 15 septembre au 1er novembre 2019, 42 personnes ont été tuées au cours des manifestations de rue, dont 19 par les policiers.

Dans certains cas, « ces morts » n’ont pas l’heureux privilège de se reposer tranquillement. Ils servent plutôt de stimuli aux protestataires et/ou encore d’éléments pour formuler leur rhétorique de victimisation.

Le philosophe Edelyn Dorismond, dans un entretien, relève une passion victimaire, manifestée par la mise en évidence des morts, qui est très présente dans le champ politique haïtien. Elle a un rôle déterminant, dans la mesure où elle motive les gens en leur apportant une charge émotionnelle importante.

« Utiliser les morts dans les mouvements populaires – ou dramatiser par rapport à la mort – consiste à traumatiser les gens et à créer la panique générale, pense l’étudiant en psychologie et psychoéducation Pascal Apollon. En effet, un tel usage peut entrainer une perte de contrôle chez les individus lambda et les pousse à poursuivre les auteurs présumés de l’acte, le gouvernement le plus souvent ».

« Face à un danger, on a tendance à faire trois choses, conclut M. Apollon en citant le psychologue américain Walter Bradford Cannon : soit on se sauve, soit on lutte, soit on est pétrifié devant les dégâts ».

Dans ce même ordre d’idées, Edelyn Dorismond poursuit que la mise en évidence des morts est faite « pour produire un choc émotionnel sur le reste de la population qui ne participe pas à la lutte afin de l’indigner et la porter à s’y impliquer ».

En conséquence, les funérailles de ces « militants » sont souvent transformées en de nouvelles manifestations de rue, parfois violentes. Ainsi, le 19 novembre 2019, les funérailles de cinq personnes tuées au cours des manifestations se sont transformées en une véritable manifestation, entrainant des incendies, pillages, des arrestations, et plusieurs blessés.

Les morts, l’international, l’oubli

Pour sa part, Herno Thélémarque pense que la « médiatisation de la mort » peut être une manière de faire un œil à la Communauté internationale qui est une actrice importante dans les luttes en Haïti. « Parfois, on veut montrer à l’international que le gouvernement brutalise la population ; il viole les droits humains, notamment le droit à la vie » avoue l’étudiant en sociologie et militant politique.

Pourtant, « ces morts sont d’habitude rapidement jetés aux oubliettes » regrette l’anthropologue Nelson Bellamy.

« Ils sont vites oubliés parce que nous avons un problème de mémoire dans cette société où nous nous empressons d’oublier pour vivre l’urgence du présent qui n’offre pas assez d’aise pour nous souvenir de ce qui ne sont plus là, du moins de manière collective » comprend Edelyn Dorismond, directeur de l’Institut des Politiques Publiques.

Des cadavres pris dans les morgues et dans les cimetières

Cette volonté d’utiliser les morts pour stimuler la population poussent des protestataires à faire aussi l’usage de « mort hors contexte ». Un militant qui a voulu garder l’anonymat révèle l’habitude qu’a certains à récupérer des morts dans les morgues, les laminant, et les jetant à la rue pendant les manifestations, sous prétexte d’être des victimes d’assassinat du pouvoir.

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Plus encore, même après l’enterrement des cadavres, certains malchanceux sont déterrés pour servir d’armes de combat. La ville du Cap-Haïtien a été le théâtre d’un tel scénario, le 20 septembre 2019, où des protestataires ont pénétré le cimetière pour y extraire des cercueils, contenant des macchabés en décomposition, qu’ils ont utilisés pour bloquer les rues.

Pour le philosophe Dorismond, « ce niveau traduit l’irrespect et la banalisation extrême de l’humain ». L’être haïtien, après son existence déjà précaire (et même s’il n’en était pas le cas), ne pourrait pas se reposer en paix, et serait une arme de guerre. De plus, ses ossements sont non seulement utilisés dans la lutte physique, mais aussi dans le combat « mystique ».

Usage « mystique » des morts

Dans l’imaginaire vaudou, les « reste de l’humain » (os, dent, ongles, cheveux, etc.) sont des éléments hautement magiques, pour les magies de défense et d’attaque, a laissé comprendre Edelyn Dorismond avant d’ajouter que : « le mort est [également] une forme de paratonnerre, un mécanisme de défense ».

« Le cadavre fait office d’une forme d’exorcisme, d’élément rituélique. […] La lutte est pluridimensionnelle dans le sens qu’on lutte contre une personne, contre un régime, qui détient des moyens de neutralisation, de répression qui peuvent être brutaux, mais aussi ces adversaires peuvent utiliser des forces occultes pour neutraliser » pense le docteur en philosophie.

En effet, le mort (cadavre) permet aux protestataires (principalement les leaders) d’apprivoiser leur propre mort éventuelle. En ce sens, il deviendrait un bouclier contre les pratiques d’attaque de l’adversaire.

« Cette manière d’utiliser les morts s’effectue au cours des cérémonies, tenues généralement dans les cimetières, avant les mouvements populaires ou de grandes manifestations de rue » explique Herno Thélémarque. À travers ces cérémonies, des mort-héros (Dessalines, Christophe, Capoix…) sont également interpellés afin que tout se passe comme prévu.

Regards anthropologiques

L’usage « sataniste » [vi] des cadavres renvoie à l’aspect rouge du vaudou – laisse entendre le philosophe Dorismond – à travers particulièrement les sociétés dites également rouges, telles les bizango, chanpwèl, qui s’adonnent, entre autres, à une magie agressive. Cet aspect imprègne les protestataires. En effet, « les haïtiens ne luttent pas à demi-mesure, généralement nous engageons des combats à mort ».

« Je pense qu’il y aurait un imaginaire, que je qualifie de chanpwèl, qui se développe au sein de la société qui nous donne un rapport désacralisé à la vie, ajoute Edelyn Dorismond. Et cette tendance chanpwèl est à l’intérieur de toutes nos luttes ».

En définitive, pour le philosophe, la profanation des morts dans les luttes traduit une régression, une décrépitude anthropologique. Cela représente la déshumanisation de nous-même, dans la mesure où, culturellement, le cadavre mérite un traitement digne, une reconnaissance traduisant notre lien par-delà de la vie, entre vivant et mort, formant ainsi une communauté plus élargie.

Qu’en dit la loi ?

La loi haïtienne ne s’était pas très tôt intéressée aux personnes mortes, bien qu’au début de son histoire, le cadavre du père de la nation Jean-Jacques Dessalines a été profané, avant d’être enterré par Marie Sainte Dédée Bazile.

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Néanmoins, la violation de tombeau et de sépulture a été condamnée par le Code pénal de 1835 à travers son article 306 disposant: « Sera puni d’un emprisonnement de trois mois à un an, quiconque sera rendu coupable de violation de tombeaux ou de sépultures ; sans préjudice des peines contre les crimes ou délits qui seraient joints à celui-ci ».

Il a fallu attendre le Nouveau Code pénal haitien, qui n’est pas encore en vigueur, pour voir la profanation de cadavre pénalisée. En son article 404, on peut lire : « Hors les cas prévus par la loi, toute atteinte à l’intégrité du cadavre, par quelque moyen que ce soit, est passible d’un emprisonnement de un (1) an à trois (3) ans et d’une amende de 10 000 gourdes à 25 000 gourdes […] ».

Il poursuit dans son alinéa 2 que la même peine est applicable pour la violation ou la profanation de tombeaux, de sépultures, d’urnes cinéraires ou de monuments édifiés à la mémoire des personnes mortes. Lorsque l’infraction précitée a été accompagnée d’atteinte à l’intégrité du cadavre, « l’auteur est passible d’un emprisonnement de deux (2) ans à quatre (4) ans et d’une amende de 50 000 gourdes à 75 000 gourdes » ajoute l’alinéa 3.

Pour ne pas conclure

En somme, les recherches et entretiens exploratoires invitent à comprendre que le mort (cadavre) relève d’une grande importance dans les mouvements populaires. Les différents usages recensés poussent à formuler l’hypothèse selon laquelle le cadavre serait une arme de combat en Haïti. Il reste maintenant à la communauté scientifique de poursuivre les recherches pour infirmer ou confirmer cette hypothèse.

Micky-Love Myrtho Mocombe

__________________

[i] Achille Mbembe, Nécropolitique, Raisons politiques, no 21, 2006, pp. 29-60.
[ii] L’hypothèse du bio-pouvoir est formulée par Foucault à un tournant de ses recherches, notamment dans La volonté de savoir, Gallimard, 1976, qui constitue le Tome I de l’Histoire de la sexualité, désormais appelé VS et dans Il faut défendre la société, Cours au Collège de France, 1975-76, Hautes études, Gallimard/Seuil, désormais IFDS.
[iii] Max Weber, Le savant et le politique, trad. par J. Freund, Paris, Plon, 1959.
[iv] Oliver Fillieule, 1997, cité par Marcos Ancelovici, Les manifestations comme moyen d’expression politique, Rapport d’expertise pour la ligue des droits et libertés, 2013, p. 6.
[v] « Au moins 42 personnes sont mortes et 86 ont été blessées à la suite de l’escalade des tensions depuis le début de la dernière vague de manifestations le 15 septembre dernier, selon des informations vérifiées par notre bureau », a déclaré lors d’un point de presse à Genève, Marta Hurtado, porte-parole du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme (https://news.un.org/fr/story/2019/11/1055191).
[vi] Le satanisme ici renvoie à un courant philosophique – qui se distingue du culte de Satan ou l’un de ses avatars – développé par notamment Anton Szandor LaVey, qui prône la totale liberté des hommes de ne pas suivre les dogmes religieux ni de vénérer aucune divinité et d’être leur propre dieu. Voir Alexis Mombelet, Entre metanoïa et paranoïa. Approches sociologique et médiatique du satanisme en France, Social Compass, vol. 56, no. 4, Décembre 2009, pp. 530-540.
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À propos Micky-Love Myrtho Mocombe

Je suis étudiant en master sociologie à l’Université Paris-Saclay. Je suis blogueur, rédacteur à Balistrad.
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