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Blog: Quand je partirai

Temps de lecture : 2 minutes

Mis à jour le 10 septembre 2020 à 21 h 05 min

De nos jours, en Haïti, les plans de vie doivent certainement inclure les plans de décès. On peut être au top de sa forme et partir en une fraction de seconde de sa belle mort ou pas. Rien ne nous appartient ici. Encore moins le temps.

N’avons-nous pas tous connu quelqu’un qui nous a dit « à demain » et que nous avons malheureusement revu qu’en photo ou en vidéo, baignant dans son sang ? Combien d’entre eux auraient aimé nous dire ou nous faire sentir comment ils nous aimaient ? Combien d’entre eux auraient aimé pouvoir soutenir leurs proches dans les moments les plus sombres de leur vie ? Combien d’entre eux auraient voulu épargner des mauvaises surprises et des souffrances indescriptibles à celleux qui leur étaient cher·e·s ? La faucheuse n’annonce pas souvent sa venue et elle laisse toujours derrière elle, souffrances et désolation. Ces dernières sont amplifiées lorsqu’une main humaine décide de la conduire vers un autre humain.

Malheureusement, ici, nous avons perdu toutes notions de respect du deuil et nous avons tendance à agir, à nous comporter d’une façon causant souvent beaucoup plus de douleur que d’apaisement.

Alors quand je partirai, de grâce, ne publiez pas les photos de mon cadavre. Le monde doit se souvenir de moi avec la meilleure image qui soit. Ne causez pas cette peine à mes proches! Épargnez-leur la douleur et l’indignation qui les envahiront à la vue de ces images. Évitez de bombarder vos statuts de réseaux sociaux avec mes photos en me souhaitant de reposer en paix. Si mon âme doit vraiment trouver la paix, vos publications vides ne l’y aideront pas.

Quand je partirai, épargnez ma dépouille de vos larmes inutiles. Elles ne me ramèneront pas à la vie de toute façon. Préservez mon âme de vos cris faussés et de vos fausses sympathies.
Quand je partirai, je ne pourrai plus vous voir ni vous entendre, mais ma famille pourra. Montrez-leur du respect en sachant distinguer mes funérailles d’un gala. Ne profitez pas de « l’occasion » pour porter les vêtements que vous ne portiez jamais même lorsqu’ils ne correspondent pas à la situation.

Quand je partirai, ayez la décence de ne pas confondre le moment de salutation et de support à ma famille endeuillée à un buffet à volonté où lorsque vous n’aurez plus d’espaces dans votre estomac, vous empiffrerez de vos poches de nourriture et de boissons destinées à accueillir courtoisement amis et proches de la famille.

Quand je partirai, faites en sorte que mes funérailles ressemblent à mon jour d’anniversaire. Prommettez-moi une décoration élégante comme j’aurais le plaisir de le faire. Faites en sorte que la salle dans laquelle ma dépouille sera exposée soit une galerie d’art remplie de mon sourire et des meilleurs moments capturés de ma vie. Quand je partirai, peu importe la façon, ne perdez pas votre temps à pleurer mon départ mais passez-le à célébrer ma vie. Marquez ma sortie de ce monde comme vous l’avez fait à mon entrée, avec de la joie, de la paix et de l’amour.

Quand je partirai, ne me faites pas de longs discours. N’embellissez pas ma vie pour plaire à la galerie. Ne me bonifiez pas car vous en aviez eu l’occasion toute une vie mais vous ne l’aviez pas fait. Ces attentions ne me serviront malheureusement plus à rien.

Quand je partirai, ne conservez pas mon corps pour que vous puissiez venir pleurer sur ma tombe quand vous en aurez l’envie, pour que vous m’apportiez les fleurs que je ne pourrai plus apprécier, pour que vous puissiez venir dire combien vous m’aimiez et combien j’étais importante pour vous alors que je ne pourrai même plus vous entendre. Brûlez-le après mes funérailles et rendez mes cendres à la mer.

Ainsi vous me libérerez car j’ai vécu emprisonnée par votre hypocrisie, vos jalousies injustifiées, vos médisances non fondées, votre haine illimitée et votre méchanceté sans fin.

Quand je partirai, ayez la force de vous convaincre que c’est ma dernière heure qui est venue, peu importe qu’elle ait été précipitée ou non. Laissez-moi partir comme vous ne m’avez pas laissé vivre.

Justine Isaac 

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À propos Justine ISAAC

Étudiante en sciences juridiques à l'Université Quisqueya. Je suis une Cayenne passionnée de l'écriture et de la lecture.
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