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Dépréciation du dollar ou réévaluation de la gourde : qui en sont les véritables gagnants ? 

Temps de lecture : 6 minutes

Mis à jour le 15 septembre 2020 à 4 h 29 min

En l’espace d’une semaine, la gourde a vu sa valeur miraculeusement augmentée par rapport au dollar. Entre les raisons qui avaient occasionné sa dépréciation, le pouvoir d’achat des citoyens et les véritables bénéficiaires de la situation actuelle, que faut-il donc en retenir ?

L’économie haïtienne est en mode ralenti depuis bien des années. Des promesses sont faites, des mesures adoptées pourtant les aspects clés sont ignorés. En fait, nos dirigeants rejettent les planifications structurelles pour adopter les conjoncturelles. Le climat politique de ces trente dernières est peut-être l’une des causes.

Pourquoi la gourde avait-elle connu un tel effondrement ? 

Un grand nombre de raisons pouvait expliquer la dépréciation de notre monnaie nationale. Les crises politiques telles que les « peyi lòk » à répétition ont mis au ralenti l’économie du pays. Déjà en mars dernier, le journal le nouvelliste avait publié un article relatant les dires de Kesner  Pharel :

« Dans l’état actuel des choses, il n’y a aucune chance de parvenir à une relance de l’économie. Nous sommes au cinquième mois de l’exercice fiscal, les résultats pour le premier trimestre n’ont pas été au rendez-vous à cause du ‘peyi lòk’. On avait connu donc un ralentissement au niveau de l’économie […]».

À côté des troubles politiques, le niveau de l’insécurité est en nette augmentation dans tous les recoins du pays depuis un certains temps. Cela a empêché une véritable circulation de la production locale. Les madan sara,  dans les années précédentes, pouvaient traverser les routes nationales avec leurs marchandises en toute quiétude. Les routes nationales souvent occupées par des gangs armés les oblige à rester chez elles. Il ne faudra pas non plus oublier le fait que le plus grand marché du pays (Croix des bossales) selon certains soit un lieu d’affrontement entre gangs armés. 

Aussi, les dénonciations et analyses faisant croire que cette insécurité serait une fabrication d’état n’aident pas. En effet, d’après certains journalistes, les bandits sont alimentés par des figures politiques de la société haïtienne. Les chefs des gangs armés ne le cachent pas non plus. Ainsi, Haïti paraît peu reluisant aux yeux des investisseurs qui abandonnent le pays ou préfèrent s’installer ailleurs.

Ajouté à cela, il y a le très faible niveau de production et d’exportation qui entraine automatiquement une hyper importation. La majorité des produits consommés sur le sol haïtien proviennent de l’importation. 

Le dollar s’échange au prix offrant, pourquoi ?

Il convient de se demander s’il y a  en réalité, une marge de fluctuation. Il est vrai que nous utilisons le régime des changes flottant dans notre économie, mais  cela est loin d’être une raison de déréguler complètement le marché. En Haïti, chacun a son propre taux de change : les banques, les maisons de transfert, les entreprises, ce, sans vraiment tenir compte du taux de référence de la BRH. 

Dans la plupart des cas, il ne s’agit même pas d’une différence de centime mais de plusieurs gourdes.  Donc l’absence d’un mécanisme de contrôle et de sanction a ouvert la voie à ce désordre organisé sur le marché haïtien.

Comprendre le rapport dollar-gourde en Haïti et sur le plan international

Sur le plan national, avant  l’injection des millions de dollars sur le marché, on assistait à une totale chute de la gourde face au dollar en un temps record.  Malgré l’inexactitude des taux de la BRH -puisque sur le marché la réalité est tout à fait différente -, il convient de les utiliser pour suivre l’évolution du taux de change sortant   de février à août 2020 :

-Du 3 février au 28 février, le dollar passait de 93.3162 Gdes à 94.7716 Gdes avec une augmentation de 1.4554 Gdes.

-Du 2 au 31 mars, le dollar passait de 94.8847 Gdes à 97.9728 Gdes avec une augmentation de 3.0881 Gdes.

-Du 1er au 30 avril, le dollar passait de 98.0774 Gdes à 102.8348 Gdes avec une augmentation de 4.7574 Gdes.

-Du 4 au 29 mai, le dollar passait de 102.5013 Gdes à 108.9426 Gdes avec une augmentation de 6.4413 Gdes.

-Du 1er au 30 juin, le dollar passait de 109.1125 Gdes à 113.3133 Gdes avec une augmentation de 4.2008 Gdes.

-Du 1er au 31 juillet, le dollar passait de 113.6514 Gdes à 119.6463 Gdes avec une augmentation de 5.9949 Gdes.

-Du 3 au 31 août, le dollar passait de 119.9497 Gdes à 116.4212 Gdes avec une réduction de 3.5285 Gdes. Mais, il y avait un pic de 121.2562 Gdes en date du 12.

Sur le marché international, il convient de se diriger sur le site xe.com pour  comprendre l’évolution du taux  de change de notre devise nationale par rapport à celle des Etats-Unis. Ce site est le plus utilisé depuis des années.

-Du 1er au 28 février, le dollar passait de 98.2087 Gdes à 97.6730 Gdes avec une réduction de 0.5357 Gdes.

-Du 2 au 31 mars, le dollar passait de 97.6739 Gdes à 95.3391 Gdes avec une réduction de 2.3348 Gdes.

-Du 1er au 30 avril, le dollar passait de 95.3388 Gdes à 97.8461Gdes avec une augmentation de 2.5073 Gdes.

-Du 4 au 29 mai, le dollar passait de 98.1369 Gdes à 108.0234 Gdes avec une augmentation 9.8869 Gdes.

-Du 1er au 30 juin, le dollar passait de 108.3311 Gdes à 108.4912 Gdes avec une augmentation de 0.1601 Gdes.

-Du 1er au 31 juillet, le dollar passait de 108.4892 Gdes à 111.2053 Gdes avec une augmentation de 2.7161 Gdes.

Aussi , il y a eu un pic de 116.4117gdes en date du 19.  Pourtant, sur le site de la BRH on n’a pas trouvé le taux pour cette date.

-Du 3 au 31 août, le dollar passait de 110.8407gdes à 112.0499 gourdes  avec une augmentation de 1.2092 Gdes.

Sur la base de ces données, nous pouvons constater que : d’un côté sur le marché local, pendant cette période, il n’y avait qu’une réduction alors que sur le marché international il y en avait deux. De l’autre côté, sur le plan national, à l’exception du mois de février (1.4554 Gdes), les augmentations ont toujours franchi la barre des 3 gourdes alors que sur le plan international, à l’exception du mois de mai (9.8869 Gdes), les augmentations n’ont jamais dépassé la barre des 3 gourdes.  La courbe était donc relativement plus stable ailleurs que chez nous.

Les clients face au marché de change haïtien

Les diasporas haïtiennes et leurs familles sont les premières victimes d’une telle situation pour la simple et bonne raison que les bureaux de transferts avaient chacun leur propre taux qui, dans la quasi-totalité des cas, étaient défavorables aux clients. Vu que ces deniers dépendent quasi-totalement des transferts, ils ne pouvaient pas se permettre de refuser les taux offerts par lesdits bureaux. Donc, dans la majorité des cas, ils acceptent d’encaisser les coups en recevant leur argent en gourde.

L’ironie est qu’aujourd’hui, face à la perte de valeur de la monnaie américaine, il n’y a plus de gourdes dans les bureaux de transfert, mais beaucoup de dollars. Les clients peuvent recevoir leur argent en dollar directement. Cette situation pousserait plusieurs à penser qu’il y aurait une main cachée. La production n’a pas augmenté, la situation sécuritaire s’est même empirée. D’où l’autre préoccupation de plus d’un : pourquoi injecter les millions maintenant ?

Paradoxalement, la perte de valeur du dollar ne  signifie pas l’augmentation du pouvoir d’achat des citoyens. Les produits commencent peut-être à s’aligner mais l’alignement reste timide. Aussi, avec le manque de contrôle de l’état haïtien, nous restons encore loin d’une certaine uniformité des prix. Enfin, la méfiance des acteurs commerciaux attendant une remontée fulgurante du dollar n’aidera pas non plus.

L’État haïtien a-t-il fait un bon coup ?

L’économiste et jeune entrepreneur haïtien, Marc Alain Boucicault, a réagi sur Twitter en signalant qu’il ne faut pas mettre de côté une variable importante : «[…] la faiblesse du dollar à l’international : Elections aux Etats-Unis, la hausse des marchés financiers qui augmentent l’offre avec aussi l’incertitude liée au Covid-19. »

Robensy Jacques, étudiant en économie, abonde presque  dans le même sens :

« En toute franchise, je ne crois pas que c’est l’injection des dollars sur le marché qui est à  la base de cela parce que par le passé  de pareilles mesures ont été déjà prises. La vraie raison est qu’actuellement le dollar est en faiblesse sur le marché international  car la Russie et la Chine réduisent leur dépendance de cette devise. Enfin, à cause de la pandémie, il y a une baisse dans la production américaine. » 

L’opinion de  Marie Huguese-lie Marlie Francois, étudiante en finances, n’est pas non plus différente. Elle a seulement tenu à préciser que « il n’y a pas une appréciation de la gourde en réalité, mais une dépréciation du dollar. »

L’économiste Kerndy Delice a exploré d’autres aspects dans la question. Partant d’un des principes de base de la discipline, à savoir que « c’est la rareté qui  détermine la valeur  d’un bien », Monsieur Délice pense que des bourgeois malhonnêtes  avaient, dans un premier temps, créé la rareté du dollar sur le marché pour pouvoir le vendre à 120 gourdes. Ensuite, ces derniers, informés qu’il allait avoir une injection de dollar sur le marché, ont aussi stocké une quantité importante de gourdes afin de créer une pénurie de notre monnaie. Sachant que la mesure d’injection est conjoncturelle, c’est-à-dire que le dollar va se faire revaloriser face à la gourde dans un futur très proche, ils se préparent déjà à stocker le dollar dans leurs coffres-forts.

Dépréciation du dollar ou réévaluation de la gourde, cet autre épisode semble créer plus de panique qu’il ne rassure. Encore une fois, les plus démunis n’ont pas encore trouvé leur compte.

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Sources :

https://haitieconomie.com/interventions-de-la-brh-la-gourde-a-progresse-de-252/

https://www.brh.ht/wp-content/uploads/1920.pdf

https://lenouvelliste.com/public/article/201906/linsecurite-en-haiti-un-veritable-complot-contre-le-peuple

https://www.lafinancepourtous.com/decryptages/marches-financiers/fonctionnement-du-marche/marche-des-changes-forex/

https://lenouvelliste.com/article/213085/leconomiste-kesner-pharel-tente-de-ramener-les-nouvelles-autorites-sur-terre

https://twitter.com/marcalainb/status/1303178780169703424?s=19

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À propos Leevens Vilmé

Leevens Vilmé, né le 20 novembre 1996 à Petite Rivière de l'Artibonite, est étudiant en linguistique à l'UEH.
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