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Je veux ce bébé ! – Moi non plus

Temps de lecture : 5 minutes

Mis à jour le 2 avril 2019 à 17 h 23 min

Carla* était belle, intelligente. Elle disait toujours savoir ce qu’elle veut dans la vie. Elle sortait depuis quelques mois avec John* qui la regardait si tendrement qu’elle en fondait littéralement. Ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre, multipliant rencontres et promesses. Leur amour leur avait ouvert les portes de la douceur et brisé certains interdits que quelques règles voulaient leur imposer. Ils jouissaient pleinement de cet amour qu’ils avaient cru sceller d’éternité. Puis un événement inattendu se produisit. Les règles tardèrent à paraître. Tout d’abord, ils crurent à un retard mais un doute derrière leurs têtes clignotait. Les jours suivants leur donnèrent raison, le temps d’un test et les soupçons se confirmèrent: elle était tombée enceinte.

Carla venait d’avoir 19 ans et John 21. Elle était fraîchement entrée à l’université, John en 2ème année, un enfant n’était certainement pas dans leur plan pour l’instant. Que faire ? John plaidait quand même pour le garder. Mais Carla ne l’entendait pas de cette oreille.
⁃ C’est le fruit de notre amour, disait-il.
⁃ Et qu’en fera-t-on? demanda-t-elle. Tu te crois prêt?
Bien sûr, il y avait les familles -ils n’avaient pas encore officialisé leur relation-, les études et surtout la société. Oui, la société. Elle qui guette tout et ne perd rien de vue, s’érige en juge, professeur de morale et tout ce qui peut lui convenir.

Ils devaient se décider conjointement. Ce n’est pas que John était enjoué qu’il allait avoir un enfant mais il ne voulait exposer Carla à certains dangers. De plus, tout couple n’avait pas cette chance. Certains mourraient d’envie de tenir leur propre bébé mais ce brûlant désir ne trouvait satisfaction. Quant à Carla, elle parlait d’avenir que ce bébé entraverait. Elle n’avait jamais voulu un enfant dans ces conditions. Elle disait aussi qu’elle voulait éviter à cet enfant certaines privations qu’il aurait connues et c’était dans l’intérêt des deux. Il n’y avait qu’une solution: mettre un terme à cette grossesse. Elle avait entendu que chez Voltaire il y a même une journée consacrée au droit à l’avortement. Elle ne savait pas si c’était un motif suffisant pour eux de le faire mais était sûre tout au moins qu’elle ne pouvait garder l’enfant. John hésitait encore. A vrai dire, ils n’étaient pas tous deux très religieux mais empêcher cet enfant de naître effrayait quelque peu le jeune homme. Cependant il ne pouvait agir en égoïste, Carla n’avait pas tort.

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Dans cette petite salle où menait un couloir, ils attendaient silencieux l’intervention du gynécologue Dr Gérard*. Cette odeur habituelle des lieux de soins de santé leur soulevait le cœur à tous les deux. Ils ne se regardaient même pas. Cette affaire fut un coup dur pour leur relation. Il eut légèrement l’impression qu’ils s’aimaient de moins en moins. Pour exécuter leur décision, ils avaient déjà essayé des méthodes bien plus privées, refusant d’impliquer d’autres personnes mais rien n’avait marché. Et à mesure que les jours passaient, l’angoisse de Carla s’accroissait. Alors un ami de John leur avait parlé du curetage comme dernier recours et donné l’adresse de Gérard, pas cher, plutôt sécuritaire et bien niché. Personne ne saurait. John avait peur des conséquences, évidemment. Ces histoires ne manquaient pas, elles couraient dans les bouches et sur la toile. Mais il fallait se résigner, tenter le coup donc ils étaient là.

Enfin, le tour de Carla arriva et elle se leva pour suivre l’infirmière qui trottait devant elle. John resta au bout du couloir, joignant les mains, les yeux levés et priant les dieux et les saints. A cet instant précis, toutes les notions de prudence lui revinrent, les méthodes de contraception auxquelles il pouvait avoir recours. Il se dit qu’il avait été imprudent et c’est ce qui les a amenés ici, il aurait pu faire mieux. Mais il était déjà trop tard car la vie elle-même n’offre pas de marche arrière. Les deux se retrouvaient seuls au milieu de la tempête, personne pour les soutenir. Il avait voulu tout déballer à sa mère, elle au moins l’aurait compris. Pourtant il ne l’avait pas fait. A présent, si quelque chose de mal devait arriver à Carla, il en serait responsable. Deux gouttes perlèrent au coin de ses yeux.

Il attendait encore, le cœur battant à écraser sa poitrine. Les minutes passèrent lourdes comme ses jambes qu’il ne pouvait plus bouger. Quelques temps après, sortit Carla toute faible. Ils ne s’adressèrent pas la parole tout de suite. Elle tenait dans sa main droite des prescriptions à exécuter. Il la regarda droit dans les yeux, constata combien cette épreuve l’avait secouée. Il sentait monter en lui la peur qu’elle le détestât.

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⁃ “Ça va?”, demanda-t-il.
⁃ “Oui, ça va. Tout est fini. Allons-y! “, répondit-elle.

Ce “tout” était peut-être un vrai “tout”, un “tout” inclusif. Puisqu’ils avaient perdu le feu de leur passion, déchirés par cette rude épreuve. Les bouts éparpillés n’arrivaient pas à se rapprocher comme si les sentiments ne les aimantaient plus. John avait proposé des séances chez un psychologue mais elle avait refusé. Qu’était-il donc arrivé ? Était-il furieux contre elle sans le savoir ? Lui reprochait-elle ce moment terrible tout au fond ? Ils avaient peut-être perdu intérêt à tout arranger. Les semaines qui succédaient le confirmèrent. Alors John comprit que la mort, les complications médicales n’étaient pas les seuls risques liés à un avortement. Comme Carla l’avait dit, tout était fini !

*Les prénoms sont des prénoms d’emprunt.

Witensky Lauvince

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