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Elle, un monde… Son monde

Temps de lecture : 4 minutes

Mis à jour le 21 mai 2019 à 11 h 35 min

Il se réveille, comme d’habitude, à six heures du matin. En un calcul rapide, il planifie sa journée : le saut à la corde, les différentes lettres qu’il aura à rédiger, les textes à corriger, avancer dans son recueil de nouvelles [peut-être] et surtout entamer ce satané mémoire. La même planification depuis six mois déjà. Ah, la procrastination ! Il aura beau se jurer qu’elle faisait ressortir le génie sommeillant en lui mais il s’en mordait souvent les doigts. Oui… parfois, les meilleures réflexions venaient à la dernière minute cependant son recueil de nouvelles et son mémoire exigeraient beaucoup plus de discipline. Pour la énième fois, il se jura de mettre fin à ce cercle vicieux. Néanmoins, une journée, c’est 24 heures se disait-il. Nulle obligation alors de se presser. De toute façon, la discipline n’allait jamais de pair avec la précipitation. Ce qui lui laissa le temps de prendre son téléphone, de répondre à ses différents messages, de faire le tour des réseaux sociaux chronophages {et aliénants} jusqu’à tomber sur cette photo et… le temps s’arrêta.

Oui… c’était elle, tout un monde. Elle était élégante et belle mais sous ses beaux vêtements, pour l’avoir connue, il percevait comme l’essentiel. Son visage dégageait le charisme des grands. Non le superflu des riches, des super stars ou le made in des politiciens ne jurant que pour se la raconter, mais le respect qu’inspirent les élégants d’esprit. Pourtant, elle ne faisait pas de grandes envolées lyriques ni usait de tournures laissant pressentir une certaine sagesse. Ses yeux et son sourire dessinaient l’innocence comme une gaieté enfantine. D’ailleurs, elle répétait souvent : « Heureux sont ceux qui gardent leur âme d’enfant ! » À son insouciance se mélangeait une naturelle sensualité. La tête altière, les démarches et les gestes libérés, elle détruisait et reconstruisait le monde à chaque pas. Elle voguait entre légèreté et retenue. Sa retenue n’était pas due aux principes sociaux mais à la folie des sages. Elle semblait planer sur les interdits, danser avec la nuit et dompter les journées. Tout en elle valsait aux rythmes de la liberté.

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Ses idées étaient claires et arrêtées. Elle n’avait plus à expliquer ses choix. Elle vivait tout simplement. Elle se donnait totalement au monde tout en restant sauvage. C’est peut-être son plus grand charme. Aussi, c’est ce qui fera tourner la tête de plus d’un : la certitude de ne pouvoir jamais l’apprivoiser complètement. Certains supplièrent, négocièrent, la menacèrent même, mais elle est née sauvage et ne se laissera jamais domptée. Son obstination à ne vouloir rien contrôler a mené le monde à ses pieds. C’est avec grâce qu’elle use, délègue et rejette. Après tout, elle restait humaine! Elle était consciente de son inconstance. C’était là son plus bel argument de vie. Elle savait ce qu’elle ne voulait pas mais n’avait pas honte d’affirmer ne pas savoir ce qu’elle espérait. Du moins, elle tendait une main aux caprices du destin et l’autre, experte, ne faisait que parfaire le chemin.

Il se souvînt avoir été son prisonnier. Il esquissa un sourire en se demandant s’il ne l’est pas encore. On ne se libère jamais d’une femme émancipée. On ne peut pas non plus la garder. Elle le répétait souvent d’ailleurs. Son cœur libéré ne voulait asservir personne. Voilà pourquoi, elle lui avait rendu sa liberté, l’avait rejeté avec grâce. Cependant, il ne respirait vraiment qu’à travers ses murs. Quels murs, répétait-elle? L’amour n’érige pas de murs. Il accepte et pardonne en silence. Il rend libre. Elle vivait des idéaux incompris de ce temps, des idées en avance. Elle n’avait plus besoin d’avoir raison puisqu’elle vivait de folies, d’inconstance et de libertés. Il l’avait longtemps pensée cruelle mais aujourd’hui, devant cette photo, il voyait sa magnificence. Pour lui avoir rendu sa liberté, il pensait devoir lui pardonner mais on ne pardonne pas à l’aigle de déployer enfin ses ailes.

Il devait juste ne pas s’en approcher : elle, à l’élégance fragile, aux tremblements presque vulnérables mais labourant la terre avec tant de fermeté, combattant sur plusieurs fronts et décidant sans pitié. Il aurait mieux valu qu’il reste aveugle, qu’il patauge dans le confort de l’ignorance mais pour l’avoir connue, il ne peut plus s’empêcher de la regarder survoler le monde. Elle l’a libéré, le cœur endolori mais la raison ragaillardie.

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Il eut un pincement de cœur et son cerveau en feu l’obligea à déposer le téléphone. Comme machinalement, il prit son ordinateur. Il devait écrire quelque chose. Cherchait-il encore naïvement à l’impressionner ? Il écrivit les premiers mots de son mémoire. Sur son visage se dessina un sourire las. Il le savait dorénavant : elle lui avait injecté une dose de magnificence. Non pas pour elle, même pas pour lui mais pour le monde. Une femme émancipée fait revoir les fondements, convainc le plus radical. Quelle que soit l’arme qu’elle utilisera : des mots, son corps, l’élégance de son esprit ou une simple photo, le monde n’évoluera que si elle le décide. Elle change le monde uniquement en le regardant, en silence. Oui… après l’avoir détruit, en une photo, elle reconstruisait tout son monde. Du moins, le tirait-elle du gouffre pour le ramener à l’émancipation ! Lui n’espérait que la rejoindre {peut-être}. Quoiqu’il en soit, le voilà qui déployait ses ailes laissant derrière lui tout un monde : celui de la procrastination…

Alain Délisca

Campagne contre la désinformation | Stop infodémie

À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un Haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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