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Me Claudy GASSANT, dans l'émission L'interview sur Télé Pacific

Le cas Gassant ou la politique pe dyòl

Temps de lecture : 6 minutes

Mis à jour le 26 janvier 2020 à 19 h 18 min

Après moins de deux mois passés à la tête de l’Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), Me Gassant a été révoqué. Cette décision n’a rien d’illégal. Cependant, qu’une institution aussi importante dans la lutte contre la corruption soit à ce point vassalisée donne matière à réflexion. Cette révocation survient, rappelons-le, moins de 24 heures après la déclaration – finalement non- surprenante – de SEM Jovenel Moïse : « J’ai failli perdre mon poste à cause de la lutte contre la corruption. » et quelques heures après avoir sommé monsieur Lubérice selon Me Gassant. Toujours est-il que le président demeure indexé dans les rapports sénatoriaux qu’il a pris le soin de qualifier de politiques, ainsi que dans ceux de la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif ( CSCCA) toujours pendants. Il avait même demandé la venue des experts de l’OEA pour un audit comme quoi nos experts n’étaient pas assez « experts ». C’est là qu’intervient Me Claudy Gassant, dans un premier temps acide envers le président pour ensuite devenir le directeur de l’ULCC et révoqué en moins de deux mois. Était-ce parce qu’il s’apprêtait à découvrir le fameux Graal pouvant nuire au président ou ses proches ? Mieux encore, ne devrait-on pas reconnaître là un certain cynisme politique d’un président dirigeant dorénavant seul ?

Le cas Gassant, un cas classique

La politique haïtienne est faite de revirements. On ne s’en étonne plus. Le plus souvent, on vire dans l’opposition pour mieux être employé par le gouvernement. D’autant plus, la militance ne paie pas, en tout cas , elle n’est pas aussi juteuse que les per diem des officiels. Nos politiciens sont des patatistes. Nos techniciens aussi. Bon… la frontière n’est jamais nette entre les deux. Qui se souvient de Newton Saint-Juste formant un tandem éclatant avec André Michel ? Après les présidentielles de 2015, perdant avec beaucoup de manière en plus, il a préféré se ranger aux côtés de l’équipe rose ( qu’il a combattue vaillamment ) victorieuse malgré tout.

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Il faut bien manger. L’état haïtien est le plus grand employeur en Haïti. Les administrations privées ( généralement dominées par des familles) n’offrent pas vraiment la possibilité de grandir en position. Il faut donc attirer l’attention en faisant du bruit. Quel est le meilleur moyen de se faire remarquer en Haïti ? En étant un opposant classique. La preuve : nos opposants ne proposent presque rien. Ils restent à l’affût d’opportunités pour se faire remarquer. Le challenge Petrocaribe en était la preuve la plus flagrante. Du challenge au pays lock pour passer au rejet total par la population haïtienne (sondage AyitiNouVleA), l’opposition haïtienne a toujours été en manque d’inspiration. On les retrouvera dans les mêmes stations de radios à débiter les mêmes discours jusqu’à ce que, par la force des choses, une occasion se présente pour qu’ils la ratent lamentablement. Ainsi, les plus brillants ou les plus entèlijannnnn finiront par travailler pour ceux qu’ils combattaient.

Le réajustement du discours

Un tel virage mérite des explications. Le Gassant pré-ULCC était acide contre le président Jovenel Moïse. On se souviendra de ses interventions sur les déclarations de ce dernier sur le rapport du Petrocaribe demandant aux grands commis de l’état indexés par le rapport de la CSCCA de se mettre à la disposition de la justice. L’argument de Gassant, pour le moins logique et satirique, était que le président était lui-même un grand commis de l’état. Une fois devenu directeur de l’ULCC, l’énergie avec laquelle Me Gassant jouait sur les nuances de ses déclarations frôlait le ridicule. Évidemment, il a, comme tous ses prédécesseurs, mis en avant sa volonté de servir faisant croire qu’il n’était pas attaché à un poste et ses privilèges. Maintenant, c’est un Gassant indexant les proches du président tout en essayant d’afficher un certain respect à l’égard du président. Cependant, l’arrêté de sa révocation aura bien été l’œuvre de certains proches du chef de l’état, il n’en demeure pas moins que ce dernier a donné son aval.

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Aussi, on aurait pu déceler un certain zèle. Ses tournées médiatiques, ses prises de position pour un directeur d’une instance chargée de lutter contre la corruption dans un pays où cette pratique est monnaie courante, laissaient apparemment comprendre un directeur en quête d’audience, un politicien. De toute façon, les plus grands vireurs font souvent excès de zèle. Peut-être cherchent- ils à se convaincre eux-mêmes. Encore, Me Gassant, avocat de son état, a su trouver les mots justes comme quoi en Haïti, lorsque quelqu’un essaie de bien faire son travail, on le trouve excessivement zélé. C’est peut-être vrai à certains égards mais il est tout de même possible de différencier un homme en quête d’audience à celui véritablement désireux de travailler. Bon… à chacun sa méthode. Peut-être qu’à coup de propagande, il a pu trouver le saint graal pouvant véritablement nuire au président. Ce qui pousserait ce dernier et ses proches à le révoquer. Entre-nous, un président ayant devant lui un tel boulevard politique, survivant à une année lock et ayant de surcroît le support du mastodonte que sont les Etats-Unis, qu’est-ce qui pourrait l’ébranler ? En plus, Me Gassant serait-il devenu naïf en comprenant que ses sommations auraient abouti dans le camp d’un président ayant juré de bloquer par tous les moyens le dossier Petrocaribe, ce vaste scandale de corruption ?

Le cynisme politique de Jovenel et de ses proches

Si les ardeurs du président s’étaient calmées par un parlement improductif, le Petrochallenge et le phénomène pays lock, depuis novembre 2019, il a repris du poil de la bête. Le boulevard politique créé par la fin des mandats de la majorité des élus l’a mis dans une position où il sera le seul à décider pendant deux ans. Une première depuis 1993. Les présidents ont eu un an mais pas deux. Qui se souvient encore de sa déclaration sur la construction de lycées avec l’argent alloué au parlement ? Le président est en train systématiquement d’éliminer ses adversaires politiques . Mathias pour une fleur. Vorbe avec Sogener et Boulos avec l’ONA. Le président ne cache plus son jeu. La propagande est de retour en grande pompe. Apparemment, il semble toujours s’ennuyer au point de concocter cette vengeance à Me Gassant. À défaut de vengeance, les proches du président l’auront font redescendre sur terre. Ils sont des bandi legal avant tout !

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Me Gassant ne pourra plus, par orgueil, défendre, le président . L ap yon sanwont. Il ne pourra pas non plus le critiquer. L ap yon egri. Aussi sa parole , pour le moment, n’aura pas une trop grande valeur. Surtout que les anciens grands commis de l’état sont astreints à un devoir de réserve. Il est tout même déjà monté au créneau. En passant, il pourra toujours profiter de cette opportunité pour sortir un livre. C’est la mode non ? De toute façon, en Haïti, la prescription pour l’opprobre est de combien de temps ? Deux mois ? Un? Une semaine ? Quelques heures ? Quoiqu’il en soit, le président et ses proches auront réussi, ce avec beaucoup de manière, à faire taire un ancien et possiblement nouvel opposant. Alors, technicien, ça vous tente de virer en rose ? Réfléchissez ou taisez-vous…

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À propos Alain Délisca

Je suis Alain Délisca, un Haïtien. Le reste n'est qu'explorations et heurs.
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