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Quand une Mambo pratique la magie noire, elle est désignée sous le terme de « loup-garou ». Elle devient loup-garou par punition d'un loa petro surtout Ogou-jé Rouge ou alors à cause d'effets secondaires d'un objet maudit utilisé en toute connaissance de cause... Avant la transformation, la femme enlève sa peau et la met au frais de peur qu'elle racornisse, puis elle entame la danse du vol.

Qui a déjà vu un loup-garou en Haïti ?

Temps de lecture : 8 minutes

Mis à jour le 14 avril 2020 à 15 h 12 min

Qui n’a jamais entendu parler de loup-garou ? Cette créature inspirant la terreur dans nos nuits même les plus claires ? Il est certain que le natif haïtien sait de quoi il s’agit, en tout cas.

Il se peut même que cette entité ait été aperçue par certains qui proclament leur bonne foi. Mais qu’en est-il réellement ? Se peut-il que dans les ténèbres de nos nuits en Haïti et dans nos cieux, cette entité proclame son règne ? Ou est-ce seulement le résultat de notre imaginaire collectif issu de notre culture ?

Loin d’être un exercice de démystification, ce texte se penche plutôt sur la problématique suivante : “Croire ou ne pas croire ?”. Les témoignages de certaines personnes nous donneront peut-être la réponse.

Qu’est-ce qu’un loup-garou ?

Le loup-garou haïtien (lougawou) est différent du loup-garou des légendes occidentales. En effet si ce dernier, encore appelé Lycaon, est conçu comme étant la transformation corporelle d’un homme en une créature rappelant le loup. Le loup-garou haïtien quant à lui n’a quasiment rien à voir avec l’animal prédateur si ce n’est la prédation, le nom et l’histoire dont il est issu. Des tentatives de démystification tendent à faire croire que notre loup-garou ne serait, ni plus ni moins, que la cigoâve ou casque, sorte de « …chien-loup sauvage un peu différent du loup d’Amérique du Nord… » dont l’espèce serait aujourd’hui en voie de disparation.

Cette cigoâve dont le nom signifie en Arawak « yeux qui brillent dans la nuit » serait donc à l’origine de la soi-disant légende car, le soir, ces chiens loups s’attaquaient aux chiens, aux bétails et aux hommes s’ils étaient encerclés par ces derniers d’où le fameux proverbe : « Si ou sòti lannwit lougawou ap manje w ». Mieux défini par François-Alexandre Aubert de La Chesnaye en 1759 en ces termes : « L’animal laisse sur son passage une forte odeur de musc et peut flairer ses proies et la présence humaine à une grande distance, il est très rusé ce qui le rend très difficile à observer dans son milieu naturel… », il n’en demeure pas moins que la description du loup-garou dans la culture haïtienne et plus particulièrement dans le vaudou diffère catégoriquement de celle d’une vulgaire cigoâve.

En effet, pour l’haïtien, il s’agira toujours d’une femme de préférence vieille appelée sizet (suceuse) et jamais d’un homme. La femme en question est ensorcelée soit par des objets du vaudou ayant appartenu à ces ascendantes, soit par un « loa » non satisfait des sacrifices de cette dernière ou tout simplement il s’agit de l’héritage d’une mère qui aurait été elle-même loup-garou. La nuit, après avoir effectué certains rites, le loup-garou se défait de sa peau et se pare d’ailes de dindon tandis que de la fumée sort de ses aisselles. Telle est la conception généralement admise en Haïti.

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Dans la vallée de Marbial, située à quelques kilomètres de la ville de Jacmel, les habitants font mention de ces êtres qui semblent être très présents dans leur quotidien. Dans un article du « journal des américanistes » paru en 1953, une enquête ayant pris place dans la région précitée, fait rejaillir certaines caractéristiques essentielles concernant les loups-garous. A part les descriptions qui concordent largement, il s’avère aussi que ces créatures sucent le sang de leurs victimes qu’ils choisissent parmi les enfants de la communauté. Mais elles ne peuvent le faire si la mère de l’enfant ne leur en donne l’autorisation.

Elle tire cette autorisation dans le sommeil de la mère en lui posant la question : « Me donnez-vous votre enfant ? » ou en lui offrant un cadeau tout en prononçant le nom de l’enfant. Selon le cas, si la mère accepte, le loup-garou a alors pleine autorité sur l’enfant dont il prélève trois gouttes de sang en se glissant près de ce dernier sous la forme d’un cancrelat ou d’autres insectes. Ceci étant fait, l’enfant mourra et son cadavre enterré sera deterré par les créatures de la nuit qui en feront alors leur festin.

Toujours selon les habitants de la vallée de Marbial, elles peuvent aussi empoisonner leur victime en offrant un cadeau ou de la nourriture à l’enfant, en âge d’accepter. L’enfant mourra du poison et le même processus décrit précédemment aura lieu.

Pourtant, il s’avère que, selon notre enquête, le loup-garou peut revêtir d’autres formes dans l’imaginaire haïtien actuel. En effet, pour certains, le loup-garou est un métamorphe qui peut se transformer en différents animaux tels que le chat, l’âne, le chien, le cochon ou encore la dinde qui est certainement la forme animale préférée du loup-garou.

C’est ainsi que Lozian, agriculteur de fonds-verrettes, affirme avoir vu un cochon qui s’exprimait en des mots humains, un matin où il se rendait à son champ. D’autres, en revanche, affirment qu’il s’agit de vieille femme, cheveux ébouriffés, à la peau pâle et aux doigts longs et griffus.

Ainsi, pour Versailles, résident en service social en médecine, le loup-garou revêtirait plutôt la seconde forme selon ce qu’il croit avoir vu par sa fenêtre un soir où il étudiait dans sa chambre tandis que pour Nancy, étudiante finissante en médecine, ce serait plutôt la forme animale à savoir un chat noir qu’elle aurait vu sur l’armoire de sa maison (le misérable chat aurait été brulé par la famille le prenant pour un loup-garou).

Le loup-garou n’est pas un être qui s’habille simplement d’une peau de bête. Lors de procès de sorcellerie, certains accusés auraient dit qu’ayant vêtu cette peau, ils n’ont pu la retirer. Ceci évoquerait plutôt une affection psychiatrique…

La conception actuelle que l’haïtien s’en fait

La plupart de ceux qui ont été questionnés s’accordent à dire que le loup-garou est un être malfaisant. En effet, qu’il s’agisse de protestants, de catholiques voire même de vodouisants, la réaction est la même ; une peur immodérée et la recherche de la meilleure façon de se protéger contre ces êtres maléfiques. Cette peur engendre une haine que l’haïtien, quelle que soit sa religion, matérialise sous la forme de la vieille femme du quartier qui sert, dès lors, de bouc émissaire à toute mort d’enfant survenue dans les environs.

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Selon le « journal des américanistes » publié en 1953, si les protestants et les catholiques ont recours à la prière pour protéger leurs enfants contre ces créatures de la nuit, les vodouisants, quant à eux, font usage de gad (des sortes d’amulettes protectrices) ou font boire à la femme enceinte une mixture à base de café amer, de clairin et de trois gouttes d’essence en vue de rendre amer le sang de l’enfant. À la naissance, l’enfant aura droit lui aussi à un mélange d’herbes et d’ailes de cancrelats pour rendre la protection complète. Le loup-garou qui oserait goûter le sang gaté serait pris de violentes nausées et laisserait des traces derrière lui qui permettraient ainsi de le démasquer.

Il est un fait qu’il convient de souligner, les pratiques de protection issues du vaudou ne sont guère exclusives aux vodouisants puisque certains adeptes du protestantisme et du catholicisme les pratiquent en secret. Mais quelle que soit la religion, les parents haïtiens mettront toujours leurs enfants en garde contre les étrangers et surtout les vieilles femmes en les enjoignant particulièrement à ne rien accepter d’inconnus.

Ces faits sont le reflet fidèle de la peur et de la haine que les loups garous inspirent à la population haïtienne. Nous n’oublierons pas que dans un article du Nouvelliste à la date du 28 Mars 2016, il y est fait mention de la mort par lynchage de trois femmes sourdes-muettes. Ces dernières auraient été lynchées le 18 Mars 2016 et leurs corps mutilés et brulés auraient été retrouvés dans un canal d’évacuation des eaux dans la commune de Cabaret. Leur crime ? Être nées, toutes les trois, avec un handicap physique considéré jusqu’à date comme le signe d’un sceau diabolique.

De nos jours, la croyance en ces êtres maléfiques demeure encore et toujours quoiqu’ayant régressé quelque peu. Pour Eunide, femme au foyer et protestante de religion, son fils aurait été mangé par un loup-garou si elle ne s’était pas adonnée à la prière. Elle rapporte que le loup-garou en question sous sa forme humaine aurait appelé l’enfant « son mari » et que, suite à cela, l’enfant serait tombé grièvement malade. Elle soutient que, grâce à Dieu, le loup-garou serait morte plus tard et que son fils a recouvré la santé.

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Pour Louinel, étudiant finissant en médecine et en psychologie, il s’agit tout simplement de l’incarnation de la peur d’un peuple ignorant. Pour lui, la peur liée à ces « histoires » serait à l’origine de l’illusion trompant ainsi les supposés témoins qui, emberlificotés dans cette peur, croient voir tout et n’importe quoi. Une déclaration que soutient un autre étudiant finissant en médecine, Joshua.

Réalité ou fruit de l’imagination ?

Les avis diffèrent. Le débat reste donc ouvert. Tel dira l’avoir vu et jurant sur sa vie tentera de le faire croire aux autres. Pourtant, de nos jours, certains se dressent et affirment que les loups garous ne sont guère que le fruit de l’imagination d’un peuple ancré dans l’occultisme et l’obscurantisme.

Mais il est un fait qui embrasse les divergences : le loup-garou, roi de la nuit, inspire haine et peur. La peur d’un peuple dont les racines sont profondément ancrées dans son histoire et sa culture.

Quoiqu’il en soit, que leur existence soit prouvée ou non, les loups garous, en tant que concept, ont au moins le mérite de faire partie de nos mythes et cela prouve à quel point notre culture loin d’être pauvre est au contraire riche en couleurs. Une culture qui serait une source intarissable de légendes à adapter au cinéma pour produire les meilleurs films d’horreurs qui soient.

En tout cas, il existe un dernier fait qui est le fruit du conseil des anciens ayant vécu avant nous. Si, d’aventure, il vous arrive de croiser un loup-garou par une nuit des plus denses et qu’il vous demande ce que vous faites dehors en pleine nuit, répondez-lui simplement que vous avez les mêmes droits que lui. Il ne vous fera aucun mal et vous pourrez venir nous raconter en détails cette expérience hors du commun.

Sources :
Bibliographie
• Alfred Méraux. Croyances et pratiques magiques dans la vallée de Marbial, Haïti. Journal des américanistes. Tome 42. 1953. Pp 177-185.
• François-Alexandre Aubert de la Chesnaye des Bois. Dictionnaire raisonne et universel des animaux, volume 1, Paris 1759.
• Juno Jean-Baptiste. Prises pour des loups-garous, elles ont été lapidées. Le Nouvelliste. 28 Mars 2016.
• Père Jean-Baptiste Labat. Voyage aux iles de France de l’Amérique Tome VI.
• Juno Jean-Baptiste. Prises pour des loups-garous, elles ont été lapidées. Le Nouvelliste. 28 Mars 2016.
Webographie
• Jacques Casimir. Loup-garou en Haïti : mythe ou réalité. Vendredi 16 Décembre 2016. haiticonnexion-culture.blogspot.com/2016/12/loup-garou-en-haiti-mythe-ou-realite.html?m=1. Lundi 13 Avril 2020.
• Haïti, accusées d’être des loups-garous, 3 sourdes lynchées. 4 Avril 2016. https://informations.handicap.fr/a-loup-garou-haiti-8720.php
• Brent Swancer. The mysterious werewolves of Haiti. 6 Mars 2018. Phphttps : mysteriousuniverse.org/2018/03/the-mysterious-werewolves-of-Haiti/
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À propos Kerlintz Morantus

Étant agé de 24 ans, j'ai à mon actif un parcours qui s'adapte parfaitement au jeune haïtien que je suis! Ayant fait mes études secondaires à Saint-Louis de Gonzague puis poursuivant mes études professionnelles à l'Université Notre Dame d'Haïti, j'ai développé un certain amour pour l'écriture, amour me venant certainement du fait de mes nombreuses lectures et des rencontres faites avec les grands auteurs de ce siècle et ceux des siècles derniers! Pourtant, je poursuis aussi l'amour que j'ai pour le dessin! En effet, je fais de la bande dessinée, ce qui est pour moi une sorte d'échappatoire qui me permet d'écrire encore et toujours.
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