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Féminisme et ses revers
Crédit Photo : John Olson / The Life Picture Collection / Getty Images

Le féminisme et ses revers

Temps de lecture : 4 minutes

Mis à jour le 18 juillet 2020 à 22 h 54 min

2:00 AM. L’heure est indigne, comme diraient nos anciens. Pourtant, je n’arrive pas à sombrer dans les bras de Morphée. Poussée par une bouffée d’adrénaline, je fais alors ce que je fais de mieux dans ces moments-là : écrire. Ma muse est présente, et je me sens volubile. Pour paraphraser Milien, “si mwen pa ekri, m a va toufe“. J’écris car trop, c’est trop: l’excès en tout nuit.

Au début du mois de janvier, j’avais choisi ce cours sur les femmes, le genre, et la sexualité pour comprendre un peu mieux le monde et mieux me situer. A ceux qui se demandent si ce texte est encore une ponte féministe, je dirai oui. A ceux que ces “vilaines sorcières aigries et sans hommes” effraient/agacent, je dirai de continuer à lire parce que l’une d’entre elles – qui n’est d’ailleurs pas si vilaine, ni aigrie mais sans homme – trouve que ces jours-ci, le féminisme de certain·e·s verse dans l’excès.

Tout commença un samedi 2 mai, l’anniversaire d’un jeune Nigérien. Minuit : enseveli sous les souhaits, heureux comme un jeune coq, X ajoutait une nouvelle année à son calendrier. Soudain, il reçut un énième joyeux anniversaire d’une camarade d’un même programme d’échange étudiant auquel il participa quelques mois plus tôt. Gai comme un pinson, il lui répondit merci et ajouta ce qui serait, dans les minutes qui suivirent, la source de son malheur: “Sanitize your throat, if you see what I mean. Littéralement traduit, “nettoie ta gorge, si tu vois ce que je veux dire”.

Il en faut peu pour être heureux et cela suffit amplement pour qu’Internet s’enflamme : un mâle tenait encore des propos sexistes, désobligeants, dégoûtants et pervers. La principale concernée, après quelques mots bien sentis, acheva son pamphlet en rappelant au malotru qu’il s’en était pris à la mauvaise femme. Une petite armée, tous genres confondus, s’attela également à la rude tâche consistant à copieusement mettre dans le bol de l’accusé, absent en raison du fuseau horaire de son pays natal. Discussions orageuses, recherches intensives sur les sites d’argot pour comprendre le fameux “sanitizing” ne firent que ranimer la flamme car les interprétations se firent plus zélées les unes que les autres, en dépit du fait qu’elles avaient peu de choses en commun avec ce que le maître de l’affaire utilisa précédemment. En effet, 2 heures et quelques centaines de messages plus tard, le pauvre martyr vint et se justifia, captures d’écran et autres preuves à l’appui: tout ce qu’il avait jamais voulu de la dame, c’était qu’elle lève son verre à sa santé.

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Suite aux clarifications, la principale concernée préféra demeurer silencieuse, et son armée changea de tactique. Désolée d’avoir mal interprété les intentions de X MAIS réitérant son engagement de voler à la rescousse de toute femme criant à l’agression sexuelle, parce que l’Histoire lui a montré que les femmes avaient trop souvent souffert d’agressions de ce genre. Elle n’avait pas tort, l’armée. En effet, selon un rapport de l’ONU basé sur une estimation mondiale, il y aurait un taux d’environ 35% de femmes ayant fait face à différents types d’agressions physiques ou morales, incluant le harcèlement sexuel*.

Néanmoins, l’Histoire a également montré que de nombreux hommes ont été victimes, tout comme notre cousin d’Afrique*.

En tant que féministe, j’œuvre aussi activement que je le peux à faire respecter les droits des femmes. Je suis d’ailleurs enseignante, tâche quelque peu ingrate par moment mais que j’aime beaucoup et qui me permet d’inculquer quelques notions de leurs droits à des jeunes femmes en devenir. N’empêche que, dans certains cas, comme celui-ci, j’estime qu’il s’agit surtout et avant tout d’une différence culturelle, exacerbée par des pré-conçus, une sexualisation des termes et une bonne dose d’orgueil mal placé. Le féminisme, dont le but premier est d’être un humanisme*, promouvant un traitement dénué de discrimination basée sur le genre, devient alors une arme à double tranchant qui s’attaque à certaines de nos valeurs fondamentales, telle que la présomption d’innocence.

Comme je l’ai précédemment mentionné, je suis pour le respect des droits des femmes, et je m’y dédie quotidiennement. Cependant, pour moi, cela n’implique pas d’ignorer que les hommes également ont des droits, incluant celui de ne pas être lynchés à cause d’une mésinterprétation.

Féministe ou pas, cela ne coûte rien, en cas d’ambiguïté, de demander à l’autre de clarifier. Ceci pourrait s’avérer bien utile et éviter des pleurs et des grincements de dents. Parce qu’à la fin de la journée, nous sommes tous des êtres humains et en tant que tel, innocents jusqu’à preuve du contraire.

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(*) 1- https://www.google.com/url?sa=t&source=web&rct=j&url=https://www.unwomen.org/en/what-we-do/ending-violence-against-women/facts-and-figures&ved=2ahUKEwiVkMjmkZjpAhWJQs0KHYLPDAcQFjACegQIDRAF&usg=AOvVaw3v5sJxKI9SUJZxwIwUSpwE
(*) 2- En 2018, une étude a montré que 11,6% des cas de condamnation étaient basées sur de fausses accusations ou mésinterprétations. Infime, penseraient certains. Cependant, ce pourcentage correspond à plus d un dixième d’innocents qui ont vu leurs vies basculer. https://www.prisonlegalnews.org/news/2018/sep/4/study-finds-wrongful-convictions-116-percent-sexual-assault-cases-pre-dna-testing-era
(*)3- https://www.google.com/amp/s/b.marfeel.com/amp/www.contrepoints.org/2015/06/11/210467-le-feminisme-radical-est-une-menace-pour-letat-de-droit
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À propos Joey Amandine Jean-Louis

Je suis Amandine Jean-Louis, étudiante en sciences juridiques à l’Université Quisqueya ( UniQ). Mes principaux passe-temps sont la lecture et l’écriture. Je voyage à travers les livres. Cependant, j’écris parce que c'est la meilleure façon de m'exprimer: j’arrive à dire tout ce que je tais, que je ne peux pas exterioriser, ce qui me dérange, ce qui me plaît. Écrire est à la fois une façon de partager, de me purger, de laisser éclater mes émotions , de renaître, de me morfondre, de m’indigner.
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