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L’étranger : un voyage dans l’univers absurde

Temps de lecture : 5 minutes

Mis à jour le 27 décembre 2019 à 14 h 08 min

Comme promis, la poursuite littéraire fera place à Albert Camus avec l’un de ses plus importants ouvrages : L’étranger.

Anecdotes biographiques de l’auteur

De son père, Camus ne connaîtra que quelques photographies et une anecdote significative : son dégoût devant le spectacle d’une exécution capitale.

Sa mère atteinte de surdité ne sait ni lire ni écrire. Avant même le départ du père de l’écrivain à l’armée, elle s’était installée avec ses enfants chez sa mère et ses deux frères, Étienne, sourd-muet, et Joseph, dans un quartier populaire d’Alger (capitale de l’Algérie). Elle y connaît une brève liaison à laquelle s’oppose son frère Étienne.

Albert Camus est influencé par son oncle, Gustave Acault, chez qui il effectue de longs séjours. Anarchiste, Acault est aussi voltairien. De plus, il fréquente les loges des francs-maçons. Boucher de métier, c’est un homme cultivé. Il aide son neveu à subvenir à ses besoins et lui fournit une bibliothèque riche et éclectique.

Résumé du livre

Meursault (le narrateur) reçoit un télégramme annonçant que sa mère vient de mourir. Il se rend à l’asile de vieillards, l’hospice de Marengo. Veillant sa mère toute la nuit, il assiste le lendemain à la mise en terre et aux funérailles, sans avoir l’attitude attendue d’un fils endeuillé. Meursault ne pleure pas, il ne veut pas simuler un chagrin qu’il ne ressent pas.

Le lendemain de l’enterrement, Meursault décide d’aller nager à l’établissement de bains du port, et y rencontre Marie, une dactylo qui avait travaillé dans la même entreprise que lui. Le soir, ils sortent voir un film de Fernandel au cinéma et passent le restant de la nuit ensemble. Le lendemain matin, son voisin, Raymond Sintès lui demande de l’aider à écrire une lettre pour dénigrer sa maîtresse, une Maure envers laquelle il s’est montré brutal. Mais la semaine suivante, Raymond frappe et injurie sa maîtresse dans son appartement. La police intervient et convoque Raymond au commissariat. Celui-ci utilise Meursault comme témoin de moralité. En sortant, il l’invite, lui et Marie, à déjeuner le dimanche suivant à un cabanon au bord de la mer, qui appartient à un de ses amis, Masson. Lors de la journée, Marie demande à Meursault s’il veut se marier avec elle. Il répond que _ça n’a pas d’importance, mais qu’il le veut bien_.

Le dimanche midi, après un repas bien arrosé, Meursault, Raymond et Masson se promènent sur la plage et croisent deux Arabes, dont le frère de la maîtresse de Raymond. Meursault, apprenant que Raymond est armé, lui demande de lui confier son revolver pour éviter un drame. Une bagarre éclate, au cours de laquelle Raymond est blessé au visage d’un coup de couteau. Plus tard, Meursault, seul sur la plage accablée de chaleur et de soleil, rencontre à nouveau l’un des Arabes, qui, à sa vue, sort un couteau. Aveuglé par la sueur, ébloui par le reflet du soleil sur la lame, Meursault tire de sa poche le revolver que Raymond lui a confié et tue l’Arabe d’une seule balle. Puis, sans raison apparente, il tire quatre autres coups sur le corps inerte.

Meursault est arrêté et interrogé. Ses propos sincères et naïfs mettent son avocat mal à l’aise. Il ne manifeste aucun regret. Lors du procès, on l’interroge davantage sur son comportement lors de l’enterrement de sa mère que sur le meurtre. Meursault se sent exclu du procès. Il dit avoir commis son acte à cause du soleil, ce qui déclenche l’hilarité de l’audience. La sentence tombe : il est condamné à la guillotine. L’aumônier visite Meursault pour qu’il se confie à Dieu dans ses derniers instants, Meursault refuse. Quand l’aumônier lui dit qu’il priera pour lui, cela déclenche sa colère.

Avant son départ pour la mort, Meursault finit par trouver la paix dans la sérénité de la nuit.

Comprendre l’absurde ?

“Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.”

Bienvenue dans l’univers absurde. L’étranger fait partie de ses romans dont l’intérêt repose entièrement sur son héros et narrateur absurde. Une psychologie absurde, des comportements absurdes, des réactions absurdes, une perception singulière aux autres, à la société qui l’entoure. L’étranger, c’est le portrait d’un homme qui se dessine en creux, par déduction, par interprétation de ses pensées, de ses actes. Camus ne nous décrit jamais explicitement ses traits de caractère, il nous laisse interpréter librement ses petites phrases « Ce n’est pas de ma faute », « J’étais fatigué », « J’ai dit que cela m’était égal », lancées abruptement. Est-il un naïf, enfantin, un simple d’esprit, un insensible indifférent à tout ou au contraire un esprit sage, mesuré, à la grande intelligence, un passif nihiliste ou un homme révolté de l’intérieur ? Le lecteur oscille, hésite et ne parvient jamais à le cerner véritablement, ce qui fait toute la puissance de son caractère. Tout au long, le lecteur cherche à le comprendre, à mesure qu’il nous parle et se dévoile.

Camus applique ici à merveille la fameuse règle d’écriture américaine : « Show, don’t tell » (Montrer sans dire).

Le plus bizarre incipit ?

“Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.» Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. “

D’emblée, ce narrateur paraît détaché au lecteur, en montrant un certain agacement qui correspond mal à la gravité du moment. Cette impression sera encore, par la suite, celle qu’il fera devant la cour d’assises où il comparaîtra, annonçant déjà l’épilogue tragique.

« Aujourd’hui, maman est morte » l’un des incipit les plus connus de la littérature française. Mais il a surtout l’intérêt de nous faire rentrer d’emblée dans l’univers sans concession du philosophe-romancier. Car la pensée de Camus se caractérise par deux thèmes principaux : celui de l’absurde et celui de la révolte, c’est-à-dire la reconnaissance d’un monde sans sens, et la nécessité pour l’homme de s’opposer à cela et à ce qui voudrait en profiter (la religion, les préjugés sociaux, etc.). Dans le roman, Meursault catalyse ce paradoxe et nous offre le paradigme de l’homme pris dans un engrenage.

Comme le rôle de l’incipit est de nous donner des informations pour la lecture du roman, qu’est-ce que nous apprend cet incipit ?

Meursault

Pourquoi Meursault ne parle pas ? Parce qu’il se révèle : il est incapable d’exprimer par la parole ce qu’il est véritablement. On a un exemple miroir dans l’article de journal que Meursault trouve dans sa cellule : « Un homme était parti d’un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa soeur dans son village natal. Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l’avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l’idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa soeur l’avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps dans la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l’identité du voyageur. La mère s’était pendue. La soeur s’était jetée dans un puits. »

Cette anecdote fait un peu mythique, il y a quelque chose d’absurde : l’homme n’a pas dit qui il était, il est un peu comme Meursault, cela fausse les rapports humains. Meursault est comme Grand dans La Peste qui est bloqué à la première phrase de son roman. La société veut que l’on parle et condamne Meursault parce qu’il se tait, elle invente un autre Meursault. Dans ce monde d’idéologies, il faut parler pour se faire entendre même si la parole est ambigüe. Celui qui refuse la voie de facilité d’épouser un langage convenu, il est condamné. Camus est quelqu’un qui n’a jamais voulu s’enfoncer dans une idéologie : « les vrais artistes ne méprisent rien, ils s’obligent à comprendre au lieu de juger » dit Camus dans son discours en Suède, lors de la réception de son prix Nobel.

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À propos Yvan Jean Verlaine PIERRE

Yvan Jean Verlaine Pierre, 27 ans, médecin résident en Service Social. Amant de livres, d'aventures et de musique.
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