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La police, l’ordre et les morts ​

Temps de lecture : 7 minutes

Mis à jour le 12 juin 2019 à 18 h 57 min

Notre société meurt et nous mourrons avec elle. Nos conditions sociales de vies reflètent l’état de notre société, sa propre aventure, ses richesses, ses limites et ses injustices. Il est donc urgent de réveiller les esprits et lancer un cri de détresse à qui peut l’entendre.

​La conception de la mort dans notre culture renvoie de l’émotion au symbole, du particulier à l’universel, de la mort haïtienne à la mort. C’est ce voyage que nous offre Patrick Vilaire, plasticien. Le phénomène de la mort est pleinement accepté dans la mémoire haïtienne tant qu’elle reste dans le cadre des conditions naturelles d’existence et qu’elle ne soit pas le résultat d’une bousculade des principes dûs à une intervention humaine. Aussi, nous gardons en nous la mémoire de nos morts, de tous ceux et celles qui nous ont quittés par le passé. Nous rendons hommage à nos ancêtres, à nos anciennes familles, de génération en génération au poteau du démembré.

​Ainsi, la mort de la société haïtienne se produit de deux manières : celle de la culture qui nous conduit à la perte de notre identité collective – identité qui assure notre survie sur l’échiquier civilisationnel ; et la malheureuse mort causée par la traditionnelle et abominable lutte pour le pouvoir. L’accent sera mis sur cette deuxième façon de mourir de la société.

L’indifférence dont font preuve les dirigeants à notre égard est d’une humiliante méchanceté, nous mourrons dans une tristesse absolue.
​Le choix de copier le modèle civilisationnel occidental nous a porté à faire une considération scientifique – scientificité normative et procédurale qui repose sur un principe de neutralité aveuglante. L’adoption de cette scientificité dite universelle du fait qu’elle soit occidentale nous conduit droit vers la ruine à cause de l’incompatibilité avec notre schéma civilisationnel. La science occidentale suit une procédure d’analyse basée sur un cadrage et une généralisation des phénomènes, quitte à la remplir de « Ceteris paribus = toutes choses étant identiques d’autre part », ce qui la dérobe de toute objectivité réelle. Ainsi, nous passons à coté de tout ce qui nous est particulier du fait que nous voulionns ressembler à l’occidental. Nous mourrons de cette pathologie d’aliénation qui s’accompagne du syndrome du larbin.

Cette mort se caractérisera aussi dans l’article 269.1 de la Constitution de 1987 faisant de la Police Nationale d’Haïti la garante de l’ordre public et la protectrice des vies et des biens des citoyens. L’interprétation de ces notions est une source de problèmes criants qui poussent la société à s’entre-déchirer du fait des intérêts particuliers. L’institution policière se trouve au milieu d’un conflit social, sa position déterminera quelle pratique sociale survivra.

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​La notion d’ordre public désigne l’ensemble des règles obligatoires qui tiennent l’équilibre de la nation. Ces règles sont édictées dans l’intérêt national et sans cet ordre public les sociétés humaines ne survivraient pas. L’ordre public couvre donc des notions générales telles que la sécurité, la morale, la tranquillité, la paix publique.
​Le rôle constitutionnel de la Police Nationale d’Haïti fait d’elle la garante de cet ordre public, elle doit donc l’exercer en arrêtant les auteurs des troubles à l’ordre public. Le trouble à l’ordre public est une situation où la paix publique est gravement menacée. Le rôle de la Police Nationale d’Haïti serait de découvrir et d’arrêter ceux qui sont à l’origine de nos troubles. Ce qui est à l’origine de nos troubles, qui nuit à l’ordre public, c’est la mauvaise condition de vie.

La mauvaise condition de vie est un instrument fabriqué par ceux qui dirigent l’Etat car ce sont eux qui sont censés rendre notre condition de vie meilleure. Les dirigeants de l’Etat sont donc les auteurs de nos troubles et donc ceux qui nuisent à l’ordre public. Pourvu que nous ayons le droit de vivre, nous avons le droit de vivre décemment.

​La Police Nationale est aussi responsable de la protection de la vie et des biens des citoyens. Elle doit donc nous protéger de tous ceux et celles qui portent atteinte à notre vie et à la sauvegarde nos biens. Il advient encore que ceux qui nous empêchent de vivre et qui créent notre condition de mort certaine sont connus : les dirigeants de l’Etat et les requins qui s’accaparent des moyens de subsistance. Ils sont la principale source de l’insécurité à laquelle nous faisons face. L’interprétation faussée du rôle constitutionnel de la Police Nationale d’Haïti conduit à une situation de poursuite des non-coupables que sont les victimes des oppressions gouvernementales qui tentent de survivre. Pour éviter que de tels propos soient taxés de populisme, il convient de le redire à l’aide d’une méthode d’analyse occidentale en employant le terme juridique : état de nécessité.

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​L’état de nécessité est un concept bien connu du Droit International et de la plupart des droits nationaux. L’Etat de nécessité s’entend de la situation dans laquelle se trouve une personne qui, pour sauvegarder un intérêt supérieur, n’a d’autre ressource que d’accomplir un acte défendu par la loi pénale. En l’espèce: une ambulance qui, pour sauver une vie en péril, roule en dehors des règles de la circulation, agit en état de « nécessité ». Son infraction au code de la route est considérée comme nulle et non avenue du fait qu’elle soit en train de sauver un intérêt supérieur : la vie.
Une situation qui suit la même méthode d’analyse existe en Droit du Travail sous le nom de : Principe de faveur.

​L’actualité accuse une situation sociale qui n’est pas favorable à la reproduction de la vie au sein de la société haïtienne. Des hommes et des femmes qui gouvernent l’Etat sont responsables de cette situation. Les citoyens revendiquent des conditions favorables à la poursuite et à la reproduction de la vie. Ils devraient être accompagnés dans ce processus par la Police Nationale, garante de leur bien le plus précieux, leur vie. L’institution policière a donc un rôle historique au sein de la structure sociétale.

Il est clair que la Police Nationale d’Haïti n’a pas vocation à déterminer les politiques à mettre en œuvre afin de garantir la satisfaction des besoins primaires. Ce rôle devrait être celui des dirigeants de l’Etat, mais aussi de la société civile et des groupes de pressions constitués. L’institution policière a donc la noble mission d’accompagner les mouvements d’accompagner ces différentes parties afin de s’assurer du déroulement de différentes activités dans le strict cadre de la loi. La police a certes la mission de protéger les vies – vies en danger du fait des mauvaises conditions socio-économiques, mais son champ d’action est légalement limité. Elle se fait donc tacitement aider d’une part par les dirigeants de l’Etat et d’autre part par la société civile.

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Dans le cadre des participations politiques conventionnelles et/ou non-conventionnelles, plus particulièrement la deuxième, l’institution policière doit à la fois accompagner les citoyens lors des mouvements de revendications afin de s’assurer qu’ils se déroulent conformément à la loi, et aussi veiller à ce que les situations ne se dégénèrent pas et tournent en des scènes de violence. Elle doit veiller à ce que les violences ne proviennent ni de l’Etat quand elles ne sont pas légitimes, ni de la part des citoyens. La police est un métier, et elle doit s’apprendre. Elle est au cœur des rapports sociaux, et donc il faut se rappeler qu’un policier sans formation patriotique est un criminel en puissance.

​Il est à déplorer des cas de bavures policières lors des manifestations qui conduisent à la blessure et à la mort de beaucoup de nos concitoyens. L’institution policière a une responsabilité morale dans cette situation et les agents de police qui commettent ces actes ont une responsabilité pénale, conformément a l’article 274 de la Constitution de 1987. Il est à rappeler que les bavures policières ne sont points couvertes par l’article 272 du Code Pénal.

Le tissu de notre société est taché du sang de tous ceux qui sont morts par nos fautes, par notre choix de copier l’identité culturelle de l’étranger. Lorsque des institutions comme la Police Nationale d’Haïti se versent dans cette aliénation, elle se met elle-même en situation d’insécurité face aux réalités socio-culturelles haïtiennes quelque fois dangereuses, et de ce fait nous expose à toute l’étendue du danger.

​Cet exposé démontre donc l’étendue des problèmes auxquels nous faisons face et le rôle de la Police Nationale dans ce contexte socio-historique particulier : Mort de l’homme, mort de la société, deux façons de mourir en Haïti.

Gérald Pierre

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