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Balistrad | Célébration du drapeau haïtien au City Hall Plaza à Boston, dans le Massachusetts, qui abrite depuis des décennies une importante population haïtienne. Photo par Zack DeClerck / Partners in Health
Célébration du drapeau haïtien au City Hall Plaza à Boston, dans le Massachusetts, qui abrite depuis des décennies une importante population haïtienne. Photo : Zack DeClerck / Partners in Health

La diaspora haïtienne n’a pas de représentants officiels mais devrait en avoir !

Temps de lecture : 6 minutes

Mis à jour le 9 novembre 2020 à 9 h 56 min

Présentement la diaspora ne peut avoir de représentants officiels car elle n’est pas unie, structurée et fédérée comme une force démocratique politico-sociale reconnue par Haïti.

Article d’opinion

Le 22 septembre 2020, le président Jovenel Moïse investit les membres du nouveau Conseil Electoral Provisoire (CEP) au Palais national à défaut d’une assermentation à la Cour de cassation, quoique nécessaire comme le souligne Me Bernard Gousse, ancien ministre de la Justice (1).

Dans la permanence du provisoire de ce énième conseil électoral, une action politique inédite fut posée dans le choix d’une représentante de la diaspora, Mme Espérancia César. Néanmoins, à la date de l’investiture, Le Nouvelliste rapportait que près d’une centaine de responsables des organisations de ressortissants haïtiens aux États-Unis, au Canada, en France, en Allemagne, en République dominicaine et ailleurs dans le monde montèrent au créneau pour dénoncer « leur représentante ». (2)

« Elle ne représente pas la diaspora ! »

C’est la déclaration lapidaire de M. Théodore Fayette de la « Haitian Leadership Forum » à New Jersey, aux États-Unis à la suite de l’investiture du CEP (2). Au-delà du choix de Mme César, j’affirme la conviction que la diaspora doit elle-même choisir ses représentants et s’imposer comme force politique. Elle ne peut avoir présentement des représentants officiels car elle n’est pas unie, structurée et fédérée comme une force démocratique politico-sociale reconnue par Haïti. Et ce n’est qu’à la suite d’un travail titanesque et méthodique que la diaspora pourra légitimement avoir ses mandataires, exposer sa vision, solliciter ses demandes et défendre ses intérêts quel que soit le pouvoir en place.

Une opinion tirée d’expériences personnelles

Pour toute opinion publique, il est du devoir du lecteur critique de questionner les motivations de l’auteur (e) pour mieux cerner sa pensée. Donc, voici les miennes ! Je suis un Haïtien immigré aux Etats-Unis depuis plus de trois décennies, acteur et témoin dans ma chair et dans mon âme du vécu des expériences que partagent de nombreux compatriotes à travers le monde.

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Ces expériences exaltantes ou traumatisantes peuvent être tributaires du refuge économique ou de l’exil politique, de la résistance culturelle ou de l’acculturation, de l’intérêt communautaire ou de l’apathie politico-sociale. Dans le souci d’alimenter le débat, je ne souhaite que partager une opinion personnelle sans prétention aucune de représenter la diversité exhaustive des multiples sentiments qui parcourent la diaspora sur le devenir du pays.

Haïti est le focus de la diaspora

Notre diaspora n’est pas un bloc monolithique mais plutôt une communauté de femmes et d’hommes émigrés du pays dans un mélange de classes sociales, d’aspirations diverses et de désirs individuels pour améliorer leurs existences. Dès la grande vague de migration sous François Duvalier, cette diaspora forme de multiples organisations, associations, et groupuscules à travers le monde pour adresser une multitude de problèmes migratoires, communautaires, sociaux ou politiques du pays d’accueil tout en se souciant des conjonctures turbulentes de la mère-patrie.

Également digne de considération est le vaste ensemble de celles et ceux qui choisissent de n’intégrer aucun groupe communautaire mais sont tous aussi sensibles à l’évolution de leurs collectivités en terre étrangère et à l’avancement du pays.

Cependant, c’est bien souvent dans l’union associative qu’il est possible de trouver plus facilement le support social et moral pour combattre tous les défis de la vie à l’étranger. Comme par exemple légaliser son statut d’immigrant, faciliter l’adaptation et l’intégration dans une nouvelle société, chercher du travail ou un logement décent, s’orienter dans les études, acquérir de nouveaux métiers ou de nouvelles professions, ou encore obtenir des bénéfices sociaux. En somme, cela constitue une constante recherche de stabilité sociale et de progrès économique.

Ainsi avec des stratégies et objectifs différents, de nombreuses organisations haïtiennes de la diaspora s’attellent patiemment dans un travail de fourmi à aider leurs communautés respectives à progresser. D’autres associations s’orientent de préférence uniquement vers le pays dans une variété de missions tel le volontariat médical, l’éducation ou la construction d’infrastructures, par exemple. En point de mire des deux groupes est le progrès d’Haïti qui ne saurait apporter que des répercussions positives pour tous nos ressortissants vivant à l’étranger. Cet agglomérat d’organisations devrait s’unir en une fédération pour travailler de concert et trouver une représentation commune au pays.

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L’union de la diaspora fera sa force politique

C’est en se fédérant que la diaspora pourra mieux atteindre ses buts politiques pour Haïti. Notre devise nationale, « L’union fait la force », est assurément la meilleure stratégie de nos compatriotes à l’étranger pour défendre leurs droits et poursuivre leurs ambitions politiques. Ils les nomment souvent comme : la double nationalité, le vote électoral aux présidentielles, la représentativité parlementaire, le choix d’être candidat à tous postes électoraux, etc. Toutefois, Il est important de souligner qu’une fédération d’organisations de la diaspora ne peut s’apparenter à un parti politique avec pour but ultime la prise du pouvoir.

Dans ma vision, cette fédération ne saurait donc supporter un candidat particulier à aucun poste politique. Chacun de ses membres devant avoir toute la latitude de choisir son camp politique, de promouvoir et de militer pour sa cause préférée. Je ne vois donc pas cette fédération choisir ou endosser des candidats au Parlement ou un candidat à la présidentielle qui ne sauraient possiblement représenter la diversité politique de la diaspora. Toutefois, en dehors de toutes visées politiciennes ou de choix électoraux, une fédération de la diaspora peut avoir des atouts majeurs sur la politique générale du pays.

La diaspora doit participer aux choix politiques de la nation

Je conçois que fédérer toutes les organisations et associations volontaires de la diaspora n’est pas une mince affaire. Cela demandera entre autres une vision progressiste, un plan élaboré, une charte structurée, des objectifs clairs et précis. Additionnellement, sera nécessaire un budget adéquat, des équipes compétentes, des rencontres et discussions constantes, une communication médiatique effective, des élections internes démocratiques pour avoir au final un mode opératoire et un directoire consensuel. Cela demandera du temps et de la détermination !

Grace à cette fédération, un vote démocratique déterminerait une représentante ou un représentant de la diaspora au CEP — provisoire ou permanent. Dans la même lignée, par voie représentative, la diaspora pourrait participer à une assemblée constituante pour une nouvelle constitution, si telle est le choix du peuple. Elle pourrait également participer au futur dialogue national, opiner officiellement sur la mission d’un gouvernement et sur les feuilles de route des ministères — particulièrement sur celui des Haïtiens vivant à l’étranger, faire partie intégrante de la société civile et débattre à juste titre de l’avenir de la nation. Cette fédération pourrait également servir de caisse de résonance des doléances et des desiderata politiques de la diaspora.

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À l’opposé de l’actuelle représentante de la diaspora choisie arbitrairement par l’Exécutif pour former un CEP illégitime, de nouveaux choix pourraient se faire dans un futur proche. Pour réclamer ses droits à l’État haïtien et pour énoncer sa volonté politique envers le pays et devenir actrice de son destin, la diaspora haïtienne, par l’intermédiaire d’une fédération de ses organisations, pourrait fournir à la nation des représentants élus démocratiquement et dûment mandatés pour des missions précises. Cette fédération serait un superbe instrument politique des compatriotes immigrés pour participer à la vie politique du pays et obtenir une légitime représentation.

Patrick André

Références
(1) Le Nouvelliste, « « M. Moïse, tout Président que vous êtes, vous n’êtes qu’un citoyen », Le rappel de Me Bernard Gousse », 28/9/20
(2) Le Nouvelliste, « La présence d’Espérencia César au sein du nouveau CEP dénoncée par une centaine d’organisations de la diaspora”, 22/9/20
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À propos Patrick André

Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.
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