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La culture du favoritisme en Haïti, tueuse silencieuse de l’Administration publique

Temps de lecture : 3 minutes

Mis à jour le 16 février 2020 à 11 h 54 min

Favoriser particulier(s) au détriment d’autrui est humain. En Haïti, cela tend à devenir structurel. Si généralement c’est aux autorités politiques qu’on reproche cette pratique, elle représente désormais une composante même des simples relations sociales. Il suffit de fouler l’espace public pour constater ces actes profitables à particulier(s) aux préjudices des autres. Ils se répètent quotidiennement à tous les niveaux et recoins de la société. Ah oui ! Aux seins des administrations publiques et privées, à l’école, à l’église, aux centres hospitaliers, au marché, et même sous les « anba dra », ces pratiques existent.

Souvent, on reproche à l’Administration de l’Etat sa lenteur dans la fourniture des services. Si cette situation laisse croire que l’Administration est concentrée, elle ouvre la voie au marchandage. Inutile de rappeler que celui-ci est profitable à certains aux dépens de la majorité des usagers des services publics dont le droit d’obtention de service dans les meilleures conditions est alors lésé. Il s’ensuit qu’au sein des institutions comme la DGI, l’ONI, les « raketè » ont préséance sur tout autre usager. Il arrive même qu’un simple personnel ou un agent de sécurité, se croyant « autorité », s’arroge le droit d’accompagner un particulier afin qu’il soit servi au détriment des autres qui attendent souvent fort longtemps.

Dans les banques commerciales, il arrive souvent qu’un caissier ou qu’une caissière serve son ami qui vient à peine d’arriver alors que d’autres patientent dans la ligne depuis plusieurs heures.

Dans les centres hospitaliers, au-delà du fait que souvent l’économique prime sur la santé et des préoccupations liées à la qualité du service et leurs capacités d’accueil qui obligent parfois une non-prise en charge, un patient peut se voir refuser l’accès sous prétexte qu’il est arrivé trop tard alors que quelque temps après, défilent sous ses yeux déçus un autre dont le cas serait moins grave. Dans ce genre de cas, être sur une liste ne compte même pas. Cela n’empêchera pas que vous soyez victimes de favoritisme.

A l’école et à l’église, lieux de socialisation, ces pratiques s’inscrivent dans un cadre structurel. Les exemples qui peuvent être pris fourmillent. En ce sens, la discrimination – terme régulièrement utilisé pour critiquer les rapports sociaux au sein de ces institutions – s’accompagne toujours de favoritisme et/ou en est une forme.

C’est un constat, même les marchés publics, les « anba dra » et le transport en commun, en sont théâtres. C’est même devenu une norme. Cette dynamique peut être comprise à travers cette courte phrase couramment utilisée et certaine fois ignorée mais qui décrit une réalité sociale : « Kolòn ki bat. » Il faudra cependant préciser que cette phrase n’a pas uniquement une portée péjorative. On entendra aussi : «  Menm nan lanfè, gen moun pa. »

Je fus le spectateur d’une scène illustrant – de la façon la plus candide qui soit – le favoritisme. En effet, en région métropolitaine, alors qu’il y avait un embouteillage musclé, une voiture a emprunté la voie inverse. Elle s’est fait arrêter par une patrouille de police qui l’a sanctionnée tout en l’ordonnant de prendre la voie normale. C’était à ce moment, à mon avis, un acte de référence jusqu’à ce qu’une minute après, une autre croise le chemin de cette même patrouille dans les mêmes conditions.

Certainement, vous attendez la suite. Eh bien, le chauffeur était l’ami de l’un des policiers se trouvant à bord. Il les a salués et est parti sans qu’il ne soit même contraint de reprendre la voie normale. Les policiers ont agi ainsi en ignorant que leur statut d’agents publics les plaçait au-dessus de la mêlée dans l’exercice de leur fonction.

Ils ne sont pas les seuls agissant ainsi en faisant fi des principes de droit administratif et des règlements en matière d’administration qui exigent de l’agent public ou de toute autre personne investie d’une mission de service public un traitement égal de tous, sauf les cas d’exception prévus, dans sa prestation de service. Loin d’une anomalie s’érigeant en règles à corriger, ces agissements exposent globalement une crise d’éthique dans l’exercice des professions en Haïti.

C’est une pratique qui tend à devenir partie intégrante de l’être haïtien à force qu’il y fait face régulièrement : soit qu’il la subisse, en use ou en bénéficie, certaines fois sans même s’en rendre compte. En effet, à chaque fois que vous remarqueriez que vous êtes remis au second plan par le seul fait que “se kolòn ki bat”, sachez bien que vous êtes victimes de favoritisme.

Cette démarche, pour ne pas être prêtée d’utopisme, concède que, dans certains sens, le clanisme est assimilable à une loi naturelle. C’est pourquoi, il semble, ne pas constituer un obstacle le fait qu’un ami favorise ses paires dans un contexte d’ordre personnel. En revanche, il est anormal que, dans des situations nécessitant d’égal traitement, certain(s) soit/soient favorisé(s). Cette situation d’insécurité généralisée, à certains égards, est la résultante de la culture de favoritisme en Haïti.

Le favoritisme, s’il est une loi, est injuste. De ce fait, chacun à l’ultime responsabilité de suivre la voix indiquée par Saint Thomas d’Aquin : c’est -à-dire, ne pas cautionner, protester ou se rebeller, soit par une contre violence (surtout verbale) ou par la désobéissance civile.

Dawoodson RAVIN,
Étudiant en Relations Internationales à l’UEH / INAGHEI
dawoodsonravin@gmail.com

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